Née en 1982 dans l’oblast de Kharkiv, Yuliia Iliukha a reçu le prix BBC Book of the Year 2024 décerné par BBC News Ukraine pour son livre Mes femmes, traduit désormais en six langues. C’est ainsi qu’elle fait part dans sa préface de son « besoin viscéral » de relater la manière dont les femmes font face à ce terrible état de guerre : « Mes femmes s’expriment de manière banale et terrifiante. (…) Mes femmes veulent que le monde entier les écoute et les entende. Mes femmes s’efforcent de continuer à vivre envers et contre tout. » En imaginant leurs portraits, elle dépeint autant d’expériences de ce conflit dont elles sont les cibles privilégiées. Car, si les hommes sont engagés au sein de l’armée ukrainienne, leurs épouses, leurs mères et leurs filles subissent au cœur des villes et dans les campagnes, la violence destructrice de l’ennemi. Au premier plan, une quarantaine de femmes anonymes mais témoins de la banalité des horreurs de la guerre. Qu’il s’agisse d’esquisser des saynètes de la vie quotidienne, ou de mettre l’accent sur les souffrances liées à des situations traumatisantes – perte de proches, exil et précarité –, ce sont là autant d’instantanés puissamment évocateurs et emblématiques des dommages d’un ordre aussi bien mental qu’affectif : la peur, l’angoisse, la colère, l’exacerbation de sentiments comme la haine, le désir de vengeance. Telle cette femme qui était « malade de sa ville, (…) malade de ses morts qui gisaient dans les rues et dans les fosses communes. malade de ses douleurs, de son désespoir et de sa détresse ». Tout se passe comme si les ravages des combats ne s’arrêtaient pas aux seuls champs de bataille. Il y a là une forme d’anéantissement qui s’étend à l’existence même d’un pays, à son histoire et à sa culture. À travers ces textes non dénués de patriotisme, se lit en filigrane le sursaut contre l’adversaire et les traîtres désignés comme ceux et celles qui acceptent l’occupation russe.
Écrite quasi d’un seul souffle, cette série de courts textes tend à composer un même tableau, celui d’un pays qui croit en sa victoire, quand bien même déchiré et divisé par un conflit qui s’ancre dans la durée. C’est finalement à une vieille femme que revient de symboliser l’Ukraine d’hier et d’aujourd’hui et la pugnacité d’un peuple résolu à lutter pour sa survie : « la femme était vieille. elle était vieille. la poussière du temps, qui s’était déposée dans les rides profondes de son visage, était devenue pierre, (…) la femme elle-même ne se souvenait pas de son âge. (…) dieu l’avait oubliée. il ne l’avait prise ni à la première guerre, ni à la deuxième. sa maison a résisté… »
Emmanuelle Rodrigues
Mes femmes, de Yuliia Iliukha, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn et Agathe Bonin, Des femmes, 88 p., 14 €
Domaine étranger Au cœur du combat
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Emmanuelle Rodrigues
Yuliia Iliukha trouve le ton juste pour dépeindre la brutalité traumatisante qui affecte la vie des femmes ukrainiennes en ces temps de guerre.
Un livre
Au cœur du combat
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

