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Domaine français Particules élémentaires

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Christine Plantec

De la poussière obsédante à la vie des idées, il n’y a qu’un pas. Surtout lorsque la pensée alerte de Marianne Alphant s’y attelle dans la joie.

L' Atelier des poussières

Sous les meubles, sur les meubles, les livres, dans le rai de lumière virevoltante, elle est là la poussière, en mouton, poudre, particule infime qui se dépose, qui choit. C’est à « cette poussière encore et partout » que le dernier opus de Marianne Alphant se consacre. « L’éliminer, la contempler, l’élever, la comprendre », tel est le projet car la poussière est domestique et cosmique, esthétique et scientifique, elle pose question aussi. « Tourbillons de petits corps, impétuosité du vivant, frottement, raclure (…), cette raclure ou poussière remplit tous les recoins autour des corps, aucun vide, le vide n’existe pas ». La poussière est problématique et c’est dans l’épaisseur inouïe de cette matière (première) que l’auteure décide d’entrer ou plus précisément de naviguer.
Ici ni commencement ni fin, le livre n’est ni un roman ni un essai, il agrège des éléments disparates en une forme singulière qui s’élabore au gré des pensées, des accidents, des réminiscences, des livres aussi car chez Alphant la bibliothèque est indissociable du processus créateur tel que dans Petite nuit (POL, 2008) elle l’expose : « La lecture : un pli, une addiction. Le livre : gri-gri, doudou, fétiche, objet transitionnel. La lectrice : passant et repassant depuis toujours à travers les mêmes histoires, les héros préférés, les auteurs familiers dont les figures s’entrecroisent comme sur le divan d’un analyste. » Sans plan établi, L’Atelier des poussières est une joyeuse divagation. On commence par L’Éducation ménagère à l’école primaire (1924), manuel dont la jeune Émilienne apprend que « si la maîtresse de maison ne s’oublie pas en visites et bavardages, le chef de famille ne fréquentera pas le cabaret. Très bien ». Puis on passe à Cosette, au valet du prince Albert, à Swift, à Proust bien sûr et l’attelage qu’il constitua avec Céleste Albaret. « Monsieur est soupçonneux et pas seulement parce qu’il est asthmatique, il surveille, il contrôle. (…) Oui Monsieur, Pardon Monsieur. Refaire le lit, courir, se plier aux caprices de cet enchanteur. J’étais charmée, Monsieur pouvait tout me demander, il avait la grâce même de ses tyrannies ». Ah, magnifique servitude volontaire !
Évidemment, très vite se fait jour Hegel et dans La Phénoménologie de l’esprit, la « Dialectique du maître et de l’esclave », texte capital sur la servitude. Alors jeune étudiante en philosophie, on retrouve l’auteure arpentant les couloirs de l’ENS en compagnie de son amie Anne qui lui explique Hegel, « un jeu de forces, un affrontement pour la reconnaissance, celui qui tremble devient l’esclave, l’autre est le maître, à lui la vie de l’esprit, à l’esclave, au valet, le travail, la terre et la poussière  ». Dissymétrie fondamentale dont Hegel semble dire qu’elle est formatrice pour le serviteur : l’un travaille pendant que l’autre jouit. Or cette idée de reconnaissance mutuelle, de relation spéculaire de deux consciences s’amendant l’une l’autre n’est tenable qu’en théorie. C’est seulement par la peur que la symétrie règne : « Hegel ne l’a pas vu mais paradoxalement, cette histoire fondée sur la peur va produire des peurs symétriques : l’un plie l’échine, l’autre craint la souillure. Le valet tremble et le maître est phobique ». Mais peut-être que cette condition de subalterne, Hegel ne le savait que trop bien, lui qui pendant six ans fut précepteur. « N’être rien et être tenu pour tel. Déchu, tombé. Poussière. » Lui qui portait autour du cou, dit-on, les cendres de son jumeau, mort à la naissance. Figure du double encore avec le domestique de Kant qui vieillissant à l’instar de son maître fut congédié après quarante ans de service. « Il ne faut plus se souvenir du nom de Lampe », écrira Kant dans son journal comme si la mémoire vive de ce dévoué domestique lui rappelait que le corps éternel d’un Emmanuel Kant intronisé par la beauté dynastique de son œuvre ne peut faire l’économie de cet autre corps dont Pierre Michon rappelle qu’il est « mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne » (Corps du roi).
Or, n’est-ce pas de cela qu’il s’agit dans L’Atelier des poussières, de cette autre dialectique vertigineuse qu’entre l’œuvre et le saccus merdae il importe de traverser ? Le ciel des idées composant avec l’obscurité caverneuse des tombes ou des arrière-cuisines, la main qui écrit avec celle qui nettoie, polie, creuse. La vie au plus près des besoins, immédiate, sensible, corruptible et sa sublimation par les théories, les œuvres. Le désir immense de laisser des traces, fussent-elles sur le bois laqué du bureau qu’une main experte caresse.

Christine Plantec

L’Atelier des poussières, de Marianne Alphant, P.O.L, 267 p., 18

Particules élémentaires Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
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LMDA PDF n°264
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