Montserrat Roig (1946-1991) est née dans l’Eixample de Barcelone, un quartier cossu et vieillissant aux rues rectilignes bordées de façades aux couleurs passées et aux grandes fenêtres fermées par des volets en bois poussiéreux. Elle y a aussi vécu la plus grande partie de sa vie. À l’ombre des grands platanes, le promeneur passait jadis devant des portails en fer forgé ouverts, apercevait des halls sombres et frais, parfois les concierges qui veillaient sur les immeubles en pierre imposants. Les propriétaires vivaient à l’étage noble, leurs locataires au-dessus. Les premiers jouissaient de leurs jardins sur les terrasses intérieures sur le toit des magasins et entrepôts du rez-de-chaussée. Parfois ces jardins redescendaient un étage, et des arbres y avaient été plantés. L’arbre fétiche, pour Roig, est le citronnier, symbole d’une enfance et d’une ville perdues. Depuis les vastes appartements, la rue pouvait être observée depuis les larges bow-windows, les jardins intérieurs depuis les vérandas. C’est dans cette atmosphère qu’est plongé le lecteur du Temps des cerises dès les premières pages, comme si pour raconter Barcelone il fallait commencer par évoquer la force magnétique de ce quartier.
Roig est l’une des grandes romancières catalanes de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle avait commencé par s’essayer au conte : des portraits mordants, tendres et effrontés de caractères barcelonais qui lui avaient valu son premier prix littéraire et surtout l’admiration longtemps restée secrète d’un géant des lettres catalanes, Josep Pla. Ce dernier lui avait même confié dans une lettre presque emportée, début 1972, qu’il leur fallait à eux deux sauver la littérature catalane. Elle se mit tout de suite à la tâche, publiant en moins de dix ans une trilogie (Ramona, adéu [Adieu, Ramona, non traduit] en 1972, Le Temps des cerises en 1977 et L’Heure violette en 1980) qui constitue un portrait de groupe de femmes de l’Eixample, et à travers elles d’une société catalane oublieuse qui s’est accommodée tant bien que mal du fascisme, par peur ou par habitude. Roig n’oublie guère la jeunesse révoltée. En dix ans, c’est la fin de la dictature et l’arrivée de la démocratie, mais c’est la saison des désenchantements.
Roig avait grandi sous un régime qui s’était employé inlassablement à barbouiller la vérité historique. Après son premier roman, elle aiguise son regard de romancière presque par hasard, en découvrant à l’occasion d’une enquête monumentale sur la déportation de Catalans dans les camps nazis (publiée en 1977), le journalisme aux prises avec l’Histoire. Ses récits sont marqués par l’expérience d’avoir recueilli, la première, la parole testamentaire des déportés, et c’est ainsi que la voix occultée des femmes de toutes les classes sociales, des années 1930 aux années 1970, rejoint celle des revenants des camps souvent encore exilés, interminablement vaincus. Les portraits qu’elle en fait dans L’Heure violette sont déchirants, car elle apprend avec eux les méandres répétitifs de la parole étouffée qui dit la douleur d’avoir eu à garder le silence, d’avoir été oublié. Et puis Roig ne cache pas la gêne face au torrent de leurs mots, leur urgence de transmettre l’Histoire, leur vérité presque excessive aux oreilles d’une jeune femme d’une autre génération.
La littérature et le récit historique sont entrelacés dans L’Heure violette. Prise par un doute fécond, Roig se démultiplie dans ses propres personnages, disant la frustration de ne plus savoir clairement distinguer la vérité romanesque. Comment s’employer à rendre vivants des personnages de roman alors que disparaissent les grands témoins de notre temps ? Leurs spectres hantent la romancière. Pourtant, Roig excelle à faire entendre le ton très particulier des femmes qui ont connu Barcelone avant la guerre, Harmonia, Judit ou Kati ; elle raconte la terreur qui s’abat sur la ville après, sur les corps des femmes, sur la langue catalane persécutée ; elle dépeint les hommes moralement vaincus, brisés, ceux qui perdent la tête et ceux qui cachent comme ils peuvent cet héritage douloureux dans la course au succès ou dans l’obédience idéologique, des deux côtés de l’arc politique. Roig se méfie des discours, toujours prêts à faire défaut à ceux dont elle prend la défense : les femmes surtout.
Ses deux romans sont l’occasion de fêter la parole des femmes. Celle des aînées qui transmettent des traditions que Roig recueille avec ironie, mais sans mépris ; celle de ses contemporaines dans des scènes extraordinaires de sororité, dans les vestiaires d’une salle de gym ou dans les salons bourgeois où surgissent les traumatismes de l’éducation religieuse ; celle de ses pareilles tabassées par la police lors des manifestations étudiantes, aux prises avec l’horreur de l’avortement clandestin, les hommes qui les abandonnent, ceux qu’elles abandonnent aussi. À travers elles, Roig ne peut que fêter la langue catalane, somptueuse chez elle, car pour elle les femmes catalanes ont été doublement opprimées.
La ville palpite au petit matin lors d’une promenade brumeuse dans la vieille ville qui est l’éveil d’un adolescent, Màrius ; elle est effrayante lorsque sont évoquées les geôles où la police torture et qui existent encore aujourd’hui. Le traducteur est emporté vers les détails les plus menus et vers les couleurs les plus insaisissables de l’humidité barcelonaise, dans l’urgence de faire sentir la vérité romanesque et de transmettre la vérité historique, entremêlées, sans jamais oublier de se méfier des discours institués. La vérité intérieure l’emporte toujours.
Cela faisait plus de trente ans que Montserrat Roig n’avait pas été traduite en français. Quelle chance de la lire avec l’attention du traducteur !
* Marc Audí enseigne la langue et la littérature catalanes à l’université Bordeaux Montaigne. Il a traduit les poètes Joan Brossa et Felícia Fuster, ainsi que les romanciers Pol Guasch et Montserrat Roig. Le Temps des cerises (2024) et L’Heure violette (mai 2025) sont parus aux éditions La Croisée.
Traduction Marc Audí
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
Le Temps des cerises et L’Heure violette de Montserrat Roig
Des livres
Marc Audí
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.


