C’était il y a bien longtemps, Adam et Eve, en croquant la banane sur les conseils du lézard Zandoli, déclenchaient toutes les malédictions que Bondye fera s’abattre sur les pauvres têtes de l’espèce humaine. Plus tard, bien plus tard, une jeune femme, Zoé, se prépare à retourner en Guadeloupe pour assister à l’enterrement de son oncle, Joshua, mort d’un cancer de la prostate. Entre les deux, il y a le chlordécone, un pesticide destiné à lutter contre le charançon du bananier et qui, entre les années 1972 et 1993, a empoisonné la terre antillaise. Béatrice Bienville a grandi en Guadeloupe. Et son texte, construit à la manière d’un puzzle, d’un patchwork, est un collage de scènes qui enjambent le temps et l’espace.
Mais reprenons le fil de l’histoire : en 1516, Thomas de Berlanga introduit la banane aux Antilles, en provenance des Canaries, et en vante les mérites : « C’est comme de la pommade pour nos ventres. Ça vous tapisse l’œsophage. C’est d’une douceur. » En 1972, Jacques (Chirac) alors ministre de l’Agriculture, se laisse convaincre par les producteurs de bananes : « Écoute, Jacques, ce produit, moi, j’en boirai. Je boirai un verre de ce produit, là, devant toi, comme si c’était mon rhum. Pour te prouver que c’est OK. » Et il autorise l’utilisation du chlordécone dans les plantations. « Chez moi ici / Dans des îles à sept mille kilomètres de l’Europe / Ils ont répandu des pesticides / Parce qu’ils ne voulaient pas que la production baisse / Ils ont eu le choix / Et ils ont choisi le profit / Et la monoculture intensive ». Les premiers rapports sur sa dangerosité datent de 1979. Depuis, de dérogations en tergiversations, il aura fallu attendre 1998 pour qu’il soit, en France, définitivement interdit. Voilà pour l’histoire.
Mais bien que remarquablement documenté, le texte ne relève pas du théâtre documentaire. Ou seulement en partie. C’est aussi un texte d’une grande tendresse pour la grand-mère Lyne, ouvrière agricole non déclarée et dont les droits à la retraite n’existent donc pas. Une grand-mère elle-même touchée par le pesticide, et qui a transmis à sa petite-fille le goût de la terre. C’est un texte politique bien sûr qui met en évidence le contexte colonial dans lequel tout cela se passe, et pointe le fait qu’aujourd’hui encore tout n’est pas réglé. C’est aussi un texte très drôle, et l’on ne manquera pas la scène dans laquelle le président de la République, Emmanuel Macron, en compagnie d’Agnès Buzin, ministre de la Santé, répond, ou plutôt tente de répondre aux maires des communes d’outre-mer reçus à l’Élysée.
Mais c’est aussi un thriller, puisqu’à la suite d’un rapport dénonçant la nocivité du produit, des tueurs à gages, au service du lobby pro-chlordécone entrent en action pour faire pression et n’hésitent pas à faire usage de leurs armes. Sans oublier la recette du bébélé (un plat guadeloupéen à base de bananes vertes), la visite d’une agro-ferme, des publicités pour la banane, la mort d’un charançon et une chanson d’Harry Belafonte. Et cette multiplication des points de vue donne au texte une richesse, une générosité, qui tout en dénonçant un scandale colonial, raconte une joie de vivre et une belle histoire familiale.
Et c’est aussi une magnifique déclaration d’amour à la Guadeloupe : « Voici mon île / Ce n’est qu’une île / (…) / C’est une miette sur une boule bleue / C’est une poussière dans un univers / C’est mon île / Tu ne trouves pas que vraiment elle est / Trop belle ».
Patrick Gay-Bellile
CHLRDCN. Trop beau pour y voir,
de Béatrice Bienville
Éditions théâtrales, 80 pages, 12 €
Théâtre Au commencement était la banane
juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265
| par
Patrick Gay Bellile
L’histoire d’une île, d’une famille, d’un combat, par Béatrice Bienville.
Un livre
Au commencement était la banane
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°265
, juillet 2025.

