Quand je suis rentré de la Seconde Guerre mondiale, il y a vingt-trois ans, je pensais qu’il me serait facile de raconter la destruction de Dresde, puisqu’il me suffirait de rapporter ce que j’avais vu » (il était prisonnier de guerre et se trouvait enfermé dans « l’Abattoir 5 » entre le 13 et le 15 février 1945). Malheureusement pour Billy Pilgrim (autrement dit Billy pèlerin, un protagoniste à plusieurs visages, à la fois soldat, prisonnier, opticien, et même humain kidnappé), il n’en sera rien. Et comme il n’y parvient pas (peut-être parce qu’il n’y a « rien de raisonnable à dire d’un massacre »), comme il lui est impossible de demeurer par la pensée dans cet endroit maudit sur lequel les Alliés déversent un déluge de bombes, en lieu et place du bombardement attendu nous aurons droit à une narration totalement décousue, dont les différentes pièces pourraient avoir été réunies de manière aléatoire, avec dérapages et sorties de route, pas toujours contrôlées.
Peu d’événements semblent avoir compté dans la vie de Billy Pilgrim (alter ego très probable de l’auteur) : la bataille des Ardennes en 1944, au cours de laquelle il est fait prisonnier par l’armée allemande, son enlèvement par les Tralfamadoriens en 1967 (qui l’exposent nu sous une coupole géodésique d’un zoo de la planète Tralfamadore, où il doit s’accoupler en public avec la pulpeuse Montana Wildhack, « la vedette de cinéma », ce qu’il n’a pas hésité à confier aux auditeurs d’une radio de New York), l’accident d’avion en 1968, qui s’écrase sur une montagne du Vermont et dont il est le seul survivant, la rencontre du mythique auteur de science-fiction Kilgore Trout, et surtout le bombardement de la ville de Dresde par l’aviation des Alliés. C’est peu, mais tous ces événements communiquent entre eux pour composer une sorte de bouillie temporelle à l’intérieur de laquelle les différents épisodes s’entremêlent : « Il est entré par une porte en 1955, est ressorti par une autre en 1941. Il est repassé par cette porte pour se retrouver en 1963. »
Sous-titré « la croisade des enfants », histoire de rappeler qu’ils étaient encore des mômes au moment des faits, puis de nouveau sous-titré « Farandole d’un bidasse avec la Mort », comme pour nous inviter à prendre tout cela à la légère, publié en 1969 (en pleine guerre du Vietnam) et traduit en français deux ans plus tard, Abattoir 5 est un tissu d’invraisemblances, les événements se télescopant sans la moindre logique pour créer un récit tour à tour drôle, loufoque, tragique, saugrenu, incroyable et bien sûr absurde.
À la vérité, tout cela ne veut pas dire grand-chose. Dans le monde que Vonnegut nous donne ici à lire, c’est l’absurde qui gouverne. Il faut bien reconnaître qu’il est partout, à commencer par la Bible : « Le soleil se levait sur la terre, lorsque Lot entra dans Tsoar. Alors l’Éternel fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu. Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre. » Et l’Histoire ne fait guère mieux : « une ville entière anéantie par l’incendie, des milliers et des milliers de morts [pour rien, Dresde ne recelant, au moment du bombardement, « ni industrie de guerre ni concentration de troupes importantes »]. Et puis un bidasse américain qui se fait choper dans les ruines pour avoir volé une théière. Le procès est mené selon les règles et on le colle au poteau… » Comme le diraient les Tralfamadoriens, qui sont peut-être finalement des gens comme vous et moi : « Ainsi vont les choses. » Ou encore : « Le mot pourquoi ne veut rien dire. » Chez eux, la moindre parole prend aussitôt des allures de proverbe.
Présenté par l’auteur lui-même, dans un drôle de texte liminaire, comme « un roman / plus ou moins dans le style télégraphique / et schizophrénique des contes / de la planète Tralfamadore, / d’où viennent les soucoupes volantes », Abattoir 5 est un livre qui fait tout pour qu’on ne le prenne pas exagérément au sérieux et qu’on oublie, page après page, l’incipit par lequel le volume s’est ouvert : « C’est une histoire vraie, plus ou moins. » Kurt Vonnegut avait eu la politesse de nous prévenir. Dans ces pages, ce n’est donc pas lui qui va mal, ce n’est pas lui le frappadingue qui déraille, perd la boule à tout bout de champ, mais le monde au sein duquel il s’efforce de vivre encore. Un monde fait d’incohérences, dans lequel plus rien n’a vraiment de sens et où tout paraît possible, du meilleur jusqu’au pire. Celui dans lequel nous vivons aujourd’hui ne vaut sans doute pas beaucoup mieux.
Didier Garcia
Abattoir 5, de Kurt Vonnegut
Traduit
de l’anglais (États-Unis) par Lucienne
Lotringer, Signature Points, 234 p., 9,90 €
Intemporels L’Histoire en éclats
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Didier Garcia
Avec Abattoir 5, l’écrivain américain Kurt Vonnegut (1922-2007) nous entraîne dans sa mémoire, où le tragique côtoie le loufoque.
Un livre
L’Histoire en éclats
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

