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Domaine étranger Voyage au bout de la faim

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Thierry Cecille

Est de la Roumanie, 1947 : Daniela Ratiu nous embarque dans une odyssée cauchemardesque et terriblement humaine, aux côtés d’une famille qui tente d’échapper à la mort programmée.

Un train pour la fin du monde

Si l’on ne cesse – à juste titre – de rappeler les crimes hitlériens, il semble que le devoir de mémoire soit moins préoccupé par ceux de Staline. Alors même que l’Ukraine subit l’agression russe – et que Poutine, lui, s’emploie à réhabiliter plus ou moins discrètement son illustre prédécesseur –, la réalité de l’Holodomor (1931-1933), famine orchestrée par le pouvoir soviétique qui fit peut-être plusieurs millions de victimes, n’intervient que discrètement dans les récits et bilans du passé douloureux entre les deux pays. Que dire alors d’une autre famine, celle qui toucha la Bessarabie (aujourd’hui la Moldavie orientale) et une partie de la Roumanie, en 1947, du fait des réquisitions forcés menées par l’État soviétique, auxquelles s’ajouta une terrible sécheresse ? Milena Ratiu la découvrit par les récits de sa mère et de sa tante, qui survécurent, et Le Livre de la famine de Larisa Turea, publié seulement en 2022 (dont la traduction serait donc bienvenue).
La documentation historique apparaît donc çà et là, ainsi quand nous lisons certaines lettres, pathétiques, adressées alors, sans doute sans succès, aux autorités ou quand plusieurs pages dressent la liste de tout ce que l’URSS dérobe au titre des réparations de guerre, du bétail aux machines à coudre Singer, en passant par les pianos et les fournitures scolaires… Mais c’est surtout à une véritable entreprise de métamorphose, à une résurrection poétique que se livre Daniela Ratiu. Il faut sans doute saluer ici le travail de la traductrice, Florica Courriol, tant la langue ici l’emporte, nous emporte. Dès l’abord, nous sommes en effet comme happés par le flot, à la fois répétitif, lancinant, et parfaitement dosé, de phrases courtes qui accumulent les images et les leitmotivs. C’est alors une sorte de cantate murmurée que nous entendons durant ces centaines de pages, un chant toujours au bord de l’exténuation, du silence définitif, mais qui résiste, aussi bien dans la première partie, décrivant les souffrances des villageois en proie à la famine qui les élimine les uns après les autres, que dans la seconde, racontant le voyage de plus d’une semaine de ce train qui emmène certains d’entre eux à l’autre bout du pays – pour les sauver ?
Certains en arrivent à devenir des « mangeurs d’hommes » : « Nuit noire. Les oiseaux nocturnes ont des cris perçants. Un hibou ulule dans un arbre de la cour. Bruit de couteau qui tranche. Mains couvertes de sang. Une lampe à huile éclaire les lieux du sacrifice. Uniforme de soldat jeté ici et là. Chaussures, arme, musette. Le corps est démembré. Les os craquent. Les mains tirent dessus, les hommes ahanent. Odeurs de sang, d’organe, d’intestins. Ils se sont noué de la toile autour de la tête pour se protéger le nez. La lumière de la lampe se reflète sur leurs visages tendus. Pupilles dilatées. Cheveux en broussaille. » Mais les soldats russes sont peut-être plus effrayants encore, dans la banalité atroce du mal qu’ils représentent, frappant, violant, assassinant, à grandes rasades de vodka et au son d’un joyeux accordéon. C’est qu’une sorte de dieu veille sur eux : « Le Petit Père des peuples, suspendu sur un mur (…) sourit de sous son immense moustache. Certains ne peuvent détacher leurs yeux de ce tableau. Au-delà de ce sourire il y a comme une cruauté qu’on retrouve dans les regards des soldats russes du train. Ils ont tous ce regard-là. »
À la dernière ligne du livre, Daniela Ratiu précise : « L’absence des points d’exclamation et d’interrogation est délibérée » et il ne faut pas voir là quelque afféterie d’auteur. Il s’agit bien de rendre compte d’une de ces situations extrêmes que l’on fait aux hommes, aujourd’hui encore, de Gaza au Soudan en passant par l’Ukraine, dans lesquelles s’interroger ou s’étonner, s’exclamer ou se plaindre serait inutile : il s’agit de survivre.

Thierry Cecille

Un train pour la fin du monde,
de Daniela Ratiu
Traduit du roumain par Florica Courriol, Grasset, 351 pages, 24

Voyage au bout de la faim Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.