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Domaine étranger Mère Courage

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Martine Laval

Dans un XXe siècle tumultueux, l’écrivain suisse Lukas Bärfuss donne vie à une héroïne qui apprend à dire non. Adelina ou la vraie vie retrouvée.

De Trieste à Zurich, des années 1920 à celles de 1970, de la montée des Faisceaux fascistes à l’apparition des Brigades rouges, Lukas Bärfuss raccourcit le temps, les distances, la géographie, et trace à toute allure, en un peu plus de deux cents pages, une nouvelle Histoire du monde – ses guerres et ses dévastations, ses misères et ses soubresauts. Le romancier et dramaturge suisse de langue allemande fait naître son héroïne au mitan de ce XXe siècle de toutes les folies – époque si proche et qui, pourtant, semble déjà si lointaine… Fille d’immigrés italiens installés en Suisse, Adelina est marquée du sceau de l’adversité, d’autres diraient du destin, Annie Ernaux ou Pierre Bourdieu diraient quelque chose comme « être du mauvais côté du manche ». Lukas Bärfuss prend le parti de faire vivre une femme de la classe ouvrière, malmenée et délaissée par ses parents, abonnée à la faim, l’incertitude, la solitude, la maltraitance, les abus. Elle a cru aux bras protecteurs d’un beau travailleur, la voilà enceinte – et abandonnée une fois de plus. Sa fille Emma, sera-t-elle source d’espérances ou de nouvelles menaces ? Adelina incarne l’innocence dans un monde de brutes et elle le sait, en prend toute la mesure, elle qui ne doit plus désormais se soumettre aux désirs des hommes ou des patrons : « Il y avait quelque chose de pourri, non seulement dans sa vie à elle, mais dans le monde entier. » Sans défense malgré son bon sens, sans haine et sans brutalité, analphabète comme il en existe tant qui soigneusement se cachent, Adelina est une Cosette des temps modernes, une enfant soumise qui va se rebiffer, et devenue adulte, une femme trompée qui va conquérir une sorte de dignité, à sa façon, radicale, et totalement inattendue pour le lecteur. Comment nomme-t-on une personne « qui ne possède rien que ses jambes, ses bras, ses mains, ses muscles ? » Réponse cinglante : « Une esclave, voilà ce que tu es. Tu n’aimes pas ce mot, il te fait honte, et c’est bien comme ça. Ta honte témoigne de ta volonté d’échapper à cet état d’esclave. » Adelina, qui toute sa courte vie n’a fait qu’obéir, endurer, va désormais faire des choix, si insensés ou courageux semblent-ils.
Déjà, dans un précédent ouvrage, Le Carton de mon père, un essai paru aux éditions Zoé (2024), Lukas Bärfuss s’interrogeait sur l’héritage, la filiation, ce que l’on doit à ses parents ou grands-parents – ou pas ; la liberté d’être soi (mais qui ?) – ou pas. Cette fois, il poursuit ses investigations à l’aide de la fiction, donnant au roman le rôle de questionner davantage encore les relations père-fils, mère-fille, et d’en révéler toutes les facettes de douleurs : « Il n’arrivait pas de malheur, le malheur était la vie. »
Avec Les Miettes, dont la traduction de Camille Luscher épouse la musicalité de la narration, Lukas Bärfuss donne toute leur puissance aux mots justice et liberté. Il suit avec tendresse les désarrois et les audaces de sa petite Mère Courage. Celle qui décide de faire front. Enfin.

Martine Laval

Les Miettes, de Lukas Bärfuss, traduit de l’allemand par Camille Luscher, Zoé, 236 pages, 21,50

Mère Courage Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.