Jean-Hubert Gailliot ou le jeu de la fiction
L’Ami universel est une structure étrange dont on ne sait pas grand-chose. Menée par un collectif anonyme (jusqu’au « générique » final) mû par le constat que « nos concitoyens ont parfois l’impression de vivre entourés de fous et de perdre eux-mêmes la raison ». Rien de cet incipit ne place le roman dans une uchronie de science-fiction. Il suffit de se brancher un jour durant sur une chaîne d’info continue pour saisir que le point de départ du roman se situe ici et maintenant. Face à « l’actuelle vague de défiance, (où) tout événement ou objet devient prétexte à controverse », l’Ami universel se propose de rétablir la réalité, d’apporter des réponses tangibles à tous ceux qui voudront bien faire appel à lui pour résoudre un problème qui mine l’existence. Entre bureau d’enquête et journalisme d’investigation, nos fins limiers vont mener leurs recherches dans la ville étrange où ils vivent, construite en partie autour d’un lac entouré de maisons bourgeoises et d’une zone pavillonnaire aménagée sur un ancien terrain militaire sous lequel un réseau de souterrains tisse un étrange labyrinthe.
Le premier à se présenter à l’accueil de L’Ami universel est Melchior, un assureur à la retraite, qui apporte un annuaire de 1997 (année de parution du premier roman de l’auteur) dont il pense qu’il a été falsifié. Dans quel but ? Par qui ? Un groupuscule aurait-il communiqué par le biais d’un code caché dans les modifications apportées au Bottin de cette année-là. L’enquête conduira certains membres de L’Ami universel à lire très attentivement deux annuaires trouvés chez un libraire afin d’y dénicher les variations. L’Ami universel pourrait tout aussi bien être la métaphore d’une maison d’édition chargée d’examiner les fictions paranoïaques de quelques citoyens. Un couple se présente à son tour, M. et Mme Voisin (ce nom est un abyme) s’inquiètent de la disparition subite de leurs… voisins, bien que chaque jour leur pavillon offre au regard les preuves d’une présence (volets ouverts le jour, fermés la nuit). C’est avec eux, les Voisin, que le roman explore cette société oppressante, entre Orwell et Ballard, où chaque maison est identique à ses voisines, où l’on ne croise aucun piéton, où toute vie est normée jusqu’à la nausée, où la garantie de sécurité conduit à vivre en geôliers de soi-même. Si dans Shining l’Hôtel, où Jack Nicholson et sa famille passent seuls un hiver, a été construit sur un ancien cimetière indien, le lotissement des Voisin recouvre un labyrinthe de tunnels ayant appartenu, jusqu’à « la crise » à l’armée. Qui y faisait quoi ? La configuration des lieux va permettre à Jean-Hubert Gailliot d’user d’une belle trouvaille. Pendant qu’un membre de L’Ami universel interroge les Voisin, un autre descend par une trappe dans le mystérieux souterrain. La narration se divise alors en deux niveaux dont la partie réservée habituellement aux notes de bas de page accueille le récit de celui (ou celle) qui explore le labyrinthe enfoui. L’écriture...


