Jean-Hubert Gailliot ou le jeu de la fiction
C’est une œuvre foisonnante que forment les neuf romans de Jean-Hubert Gailliot. On y croise des personnages hauts en couleur, capables de se métamorphoser, des références multiples à l’Histoire artistique et littéraire du siècle, des intrigues, des scènes oniriques, des architectures complexes, tout un creuset d’inventions et d’énergies vivifiantes. Comme si l’écrivain bâtissait, livre après livre, une galaxie aux planètes variées où brûlent beaucoup d’étoiles. Et loin de donner un plan de l’ensemble, le livre d’entretiens qui paraît comme le nouveau roman nous engageraient plutôt à nous y perdre. Avec délectation.
Jean-Hubert Gailliot, comment est né le projet de L’Ami universel ?
Il y a quelques années, le monde m’est devenu illisible. Ce que je lisais, ce que j’entendais m’apparaissait de plus en plus arbitraire et friable, cela valait aussi pour mes propres opinions. La vérité est que je n’arrivais plus à avoir un point de vue cohérent sur les événements. Je traversais une crise. Ce mal-être, cet inconfort intellectuel m’ont ramené à l’été de mes 14 ans, en 1975, où j’avais connu un état comparable. Il faut dire que cet été-là, j’avais essayé de lire Kafka et Freud, pour imiter les grands frères et grandes sœurs de mes copains, que j’admirais. Évidemment, je n’avais rien compris à ce que je lisais, mais la confrontation avec ces livres avait ouvert une porte. Ce que j’avais perçu confusément, dans Le Château et L’Interprétation des rêves, m’avait suggéré l’idée d’un texte où la réalité serait constamment pervertie, comme sous la pression d’un rêve. Cette histoire, j’étais incapable de l’écrire, mais il était excitant d’y penser, par jeu. Au fil du temps, j’ai continué à y réfléchir, dans les intervalles entre deux livres, sans jamais trouver le point de départ. Le déclic s’est produit fin 2020. « Fake news », « fact-checking », « post-vérité » : ces mots avaient envahi le discours public. Soudain, après quarante-cinq ans d’attente, l’image du roman a surgi en bloc, décor, ambiance, personnages, et même le titre.
« le désir de déchaîner l’imagination prime sur la volonté de dénoncer. Je joue et ensuite je constate les dégâts ».
Vous inscrivez Franz Kafka en exergue du roman, mais en le lisant on pense un peu aussi à J. G. Ballard, un auteur qui vous est cher, et notamment à son La Face cachée du soleil. La société qui apparaît dans L’Ami universel semble aussi figée, dévitalisée, mortifère que dans l’œuvre des deux auteurs cités. Derrière l’aspect ludique du livre, n’est-ce pas cela que vous vouliez mettre en lumière : la déshérence de notre civilisation ?
De ma tentative de lire Le Château, trop jeune, un souvenir m’était resté : les appels téléphoniques incessants, qui se perdaient dans le vide. Quand quelqu’un finissait par décrocher, ce n’était pas la bonne personne, la réponse n’était pas une vraie réponse, juste une plaisanterie. Peu après, j’ai lu Crash ! de Ballard, qui venait...

