Cela commence comme une rédaction d’enfance, très simple, avec une balançoire qui grince, au présent de l’indicatif. Et puis ce présent s’élargit, enveloppe un petit garçon dont l’esprit s’évade lors d’un cours de catéchisme, sa grande sœur qui regarde la télé avec lui adolescent dans la cuisine, sa sœur qui va au pensionnat dans les années 1970 tandis que lui prépare un brevet agricole, elle qui revient l’été quand lui fuit la fête patronale, lui qui remâche les souvenirs, à 30 puis 40 ans, elle qui le cherche dans le champ pour lui souhaiter ses 50 ans, elle qui écrit des livres à Paris et revient pendant les vacances, Claire qui « s’en va », Gilles qui « n’était pas parti », « n’avait pas laissé la mère et la ferme » « n’avait pas pu, il aurait fallu être quelqu’un d’autre », les deux qui se croisent, le présent qui enfin s’arrête dans un cri.
Tout l’art de Lafon, de comprimer – dilater des vies autour du centre de gravitation natal, le Cantal, de faire palpiter en une grosse centaine de pages le cœur de ses personnages, d’alterner les « scènes » ou tableaux (de paysages, de huis clos familial et de ressassement intérieur) et les ellipses (des années dans un blanc entre deux chapitres), tout cet art, on le retrouve dans Hors champ, mais comme réduit à son essentiel. Pas de brio stylistique, peu de merveilles d’adjectifs, une ligne très claire : les chapitres qui alternent les points de vue de Gilles et de Claire, pour mieux dire leurs vies parallèles, jamais complètement étrangères l’une à l’autre mais jamais vraiment raccordées – « si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né ». Sobrement, l’écrivaine fait éprouver l’émotion de ce lien fraternel ténu, tenu pourtant, à travers le temps et l’espace, géographique et social, un peu à la manière dont Annie Ernaux parlait dans La Place (1983) de « l’amour séparé » qui la rattachait à son père. Sauf que chez Lafon, il n’y a pas de honte du côté de celle qui a quitté la ferme familiale.
Si Hors champ est si émouvant, cela tient probablement à la matière intime. Marie-Hélène Lafon a dit dans ses textes les plus récents, notamment dans Une autre vie (2023, Lamaindonne) et Les Sources (2023 aussi, chez Buchet-Chastel), la violence du père, son père. Qui a lu Les Sources, cet âpre récit, se souvient sûrement du petit Gilles terrorisé, plus encore que sa sœur Claire, par leur père. Dans Hors champ, on retrouve le petit Gilles, qui grandit aux côtés de ce père sec et maigre, qui n’a pas de nom (il est surnommé « l’autre » par son fils), qui a été toute sa vie « rivé à la fabrication du Saint-Nectaire », qui « n’aime pas la joie des autres », et qui cogne. La romancière tente de saisir ce que c’est de rester avec ce père, de devenir à son tour et malgré soi paysan, quand elle, et sa sœur, dans la vie réelle, ont pu choisir leur vie et sont devenues professeures. « Les gens disent une carrière dans l’Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. » Sur la condition et la solitude d’un agriculteur aujourd’hui, Hors champ est aussi un grand roman.
Les personnages d’« ensauvagés » ont toujours hanté les romans et les nouvelles de Lafon (d’ailleurs plusieurs chapitres de Hors champ reprennent une nouvelle bouleversante parue l’année dernière aux éditions du Chemin de fer, Vie de Gilles, qui était accompagnée d’illustrations de Denis Laget) mais les frères souvent se font petits. Ici, le petit frère ne peut pas s’oublier : « Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite ; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n’ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »
Par la magie dérisoire de l’écriture, dans Les Sources, Marie-Hélène Lafon avait sorti la mère des griffes de son mari : la mère de fiction, contrairement à la mère de la réalité, parvenait à s’enfuir. Dans Hors champ, l’écrivaine tente de sauver le frère. Mais que peuvent vraiment les mots, que peut la littérature ? Lafon, pas plus que son double Claire, ne s’illusionne, mais continue à espérer, et à transmettre l’espoir que des mots puissent malgré tout ouvrir plutôt qu’assigner à résidence, et finir par être entendus.
Chloé Brendlé
Hors champ, de Marie-Hélène Lafon
Buchet-Chastel, 171 pages, 19,90 €
Domaine français Le frère qui reste
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Chloé Brendlé
Dans Hors champ, Marie-Hélène Lafon retrace les vies parallèles d’un frère et de sa sœur sur presque un demi-siècle et signe un de ses récits les plus poignants.
Un livre
Le frère qui reste
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

