C’est manifestement le principe de plaisir qui a présidé à l’écriture de La Remontée des eaux. Un exercice de mémoire qui aura consisté « à essayer de ressusciter par l’écriture le passage de l’eau insaisissable, de retrouver, en les recréant, les lieux où j’ai croisé son cours et les moments où j’en ai été ému », nous dit Jean-Pierre Chambon (né en 1953 et qui publie depuis 1981). En trente stations, et au fil d’une sorte de voyage à rebours, nous sommes donc invités à revivre avec lui quelques moments privilégiés, quelques heures élues où l’eau – sous sa forme vive, dormante, courante, jaillissante, croupissante – a été la source d’une certaine forme d’extase. Des souvenirs qui mêlent l’enfance à l’aujourd’hui et qui nous emmènent à la pêche dans une rivière d’Ardèche, nous conduisent à plonger dans le Gardon, à découvrir, sidéré, au fond d’un trou d’eau, une couleuvre vipérine dont le corps dessine « une spirale impeccable, semblable aux volutes d’un cordage abandonné », ou à nous retrouver juchés au sommet d’un chariot de foin longeant une rivière (« Le plaisir du transport s’augmentait de l’émerveillement du point de vue. »). Ou qui nous transportent dans le golfe d’Aden, nous promènent sur le Nil quand ce n’est pas sur le bord du Rhône ou au cœur de la forêt de Brocéliande, près du lieu nommé le Gouffre où la rivière d’Argent, « happée par un escarpement, s’éclipse en cascade sous les roches », à deux pas du tertre où a été retrouvé le corps sans vie de Victor Segalen, « un pied déchaussé et la cheville bandée d’un mouchoir ensanglanté en guise de garrot, allongé sur le sol en uniforme d’officier de marine, la tête posée sur son manteau plié, son exemplaire des œuvres de Shakespeare à portée de main entre les pages duquel il avait posé des repères. »
Écrivain de l’imprégnation sensible, attentif aux aspects singuliers et sensuels de chaque endroit, Jean-Pierre Chambon nous installe dans le plain-pied de ce qui s’offre au regard et aux sens, rapportant, avec une objectivité passionnelle, impressions, sensations ou instants de pur émerveillement. Comme devant l’apparition d’une source : « Elle paraît elle-même si joyeuse de se mouvoir, cette eau toute luisante de l’éclat du ciel, qu’on éprouve une joie naturelle à la voir s’élancer dans la faible pente avec un tel entrain, se plaisant au passage à faire osciller sur leurs pieds des bouquets de plantes hygrophiles aux feuilles si délicates, certaines en forme d’étoiles, d’autres en forme de cœur. » Le souvenir n’apparaît pas à distance, ne se détache pas sur fond de vie révolue, mais existe avec une force de présence, une acuité et une immédiateté absolues. « Sous des galets ou dans des fonds d’eaux résiduaires, apparaissent des paysages miniatures comme secrètement enchâssés dans le paysage et, penchés au-dessus de ces inframondes impénétrables où prolifèrent des créatures insoupçonnées, suspendus à l’aplomb de ces infinis infinitésimaux, nous nous y abîmons jusqu’au vertige, durant un instant qui se mesure à l’éternité. »
Pas de nostalgie donc mais le plaisir de refaire un trajet, de revivre explorations sensorielles et émotions dont l’impact anime encore le présent. À chaque fois, c’est comme si l’auteur retrouvait un lieu où était caché un trésor, comme si le contentement des sens – et ce que l’imaginaire peut en exalter – perduraient. De l’éprouvé, de l’initiatique, du poétique servis par une écriture limpide qui a l’éclat de l’évidence.
Richard Blin
La Remontée des eaux,
de Jean-Pierre Chambon
L’Étoile des limites, 96 pages, 16 €
Domaine français Plongée dans les eaux du souvenir
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Richard Blin
En une prose fluide et comme transparente, Jean-Pierre Chambon revisite sa mémoire liée à l’eau. Une remontée tout en sensations, saveurs et jouvence.
Un livre
Plongée dans les eaux du souvenir
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.
