Aller aux choses mêmes, répondre aux sollicitations des réalités les plus immédiates, saluer la beauté, ralentir la fuite du sensible, miser sur des formes cherchant à rendre solidaires le sujet, le langage et le réel comme pour mieux y sertir ou y recueillir le bonheur de l’instant ; tout jouer sur des signes et sur le désir de refonder à neuf – autant que faire se peut – le champ du vivable, c’est ce à quoi s’est voué le poète qu’est Jean-Luc Steinmetz. Spécialiste de la poésie de la fin du XIXe siècle, auteur d’ouvrages de référence sur Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Corbière, Petrus Borel, il est à la tête d’une œuvre poétique méconnue plus que dédaignée. À 85 ans, persuadé que « l’œuvre est là, qu’elle est douée de vie » (un sentiment qu’a éprouvé Georg Büchner, cité en épigraphe), il nous donne, avec De mémoire de poète, un livre où il est en dialogue avec lui-même et dans lequel il retrace le chemin de vie d’un poète à l’identité plurielle – dont le nom n’apparaît que réduit à un significatif « St » (comme les saints) – que passionne le langage et qui revendique le droit de se contredire. Un poète seul et multiple, avide de présent pur, fuyant tout ce qui pourrait limiter sa liberté créatrice, et tour à tour consentant ou révolté. Un livre où il dirige des yeux rétrospectifs sur ses propres pages, s’ingénie à lever le voile d’étrangeté qu’on leur prête parfois, bien déterminé qu’il est à tenter d’infléchir l’accueil qui leur fut réservé.
Pour ce faire, il s’est inventé un interlocuteur, Dorian Cingal, hanté par la littérature, et que les circonstances de la vie ont amené à vivre, un temps, dans le même village que lui. Au fil d’entretiens (fictifs), puis d’un échange épistolaire (inventé), ce dispositif permet à Steinmetz de revenir sur la naissance de son écriture, la découverte de la prose puis de la poésie, et sur la façon dont s’est construite son œuvre. Né à Tours en 1940, « St » a vécu jusqu’à 11 ans dans une vaste propriété, « La Mésangerie », pourvue d’un verger et d’une vigne : une inoubliable expérience de vie en résonance avec la nature, qui a forgé l’être sensitif qu’il est. Mais l’autre grande affaire de son enfance fut la découverte d’une « infirmité initiale », une forme de dyslexie qui le tortura un semestre, l’empêchant de collaborer au b.a.-ba obligatoire, et le reléguant au rang de bon à rien, « d’inutile » ne sachant ni lire ni écrire. Une situation où il voit l’origine de son désir d’écrire. « Tout naquit de cet empêchement éprouvé devant l’absurdité, la complication de la langue écrite. » C’est que son intelligence en éveil eut beaucoup de mal à admettre – il le comprit bien plus tard – l’arbitraire du signe, autrement dit l’absence de lien entre la chose et vocable la désignant. Une réalité ressentie comme une imperfection, et que sa poésie cherchera, plus tard, à combattre en essayant de faire coller les mots aux choses.
Après de premiers écrits visant à concurrencer les romans de Jules Verne et...
Poésie « Une façon de parler pour quelques vivants »
Dans un livre qui tient de la fantasmagorie apologétique, et au terme d’une œuvre quasi achevée, Jean-Luc Steinmetz se retourne sur sa vie d’homme d’écriture, de poète mal – ou pas – entendu, mais porté par un désir constant de franchissements et d’affranchissements.

