Un roman ludique et profond à la fois » ; c’est en ces termes que l’éditeur nous présente le nouveau livre de Matthieu Mégevand, né à Genève en 1983, auteur ces dernières années de La Bonne Vie, Lautrec ou Tout ce qui est beau, entre autres. Ludique, oui, parce que le quadra suisse s’amuse sérieusement à donner vie à trois des plus fameux hétéronymes – Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos – du définitivement toujours fascinant poète portugais Fernando Pessoa (1888-1935). Et profond en même temps, oui encore, car au-delà du romanesque assumé de l’entreprise, il y a, en fil conducteur de ces parcours croisés, une méditation sur la nature du processus de création et de l’inspiration poétique.
Avant d’aller plus loin, rappelons pour commencer ce que sont les hétéronymes : « Des personnages à part entière auxquels Pessoa attribue des noms, des prénoms, souvent une biographie, à chaque fois un style littéraire particulier », comme l’explique Mégevand dans ses ultimes pages, en annexe, qui forment moins une postface qu’un prolongement réflexif du texte. Avec les hétéronymes nombreux de Pessoa, qui sont donc bien plus que des alter ego de papier pseudonymiques, on ne sait plus où donner de la tête ; il en existerait une centaine ! Mégevand, lui, nage dans l’œuvre démultipliée de Pessoa (dont le nom même signifie personne, mais au sens du latin persona qui veut dire masque et non, comme on pourrait le croire, absence) comme un poisson dans l’eau. Si l’auteur se contentait de décrire, en fin connaisseur, le Portugal artistique du début du XXe siècle et l’effervescence qui entoure l’emblématique revue Orpheu porteuse d’un modernisme littéraire, ce serait déjà bien, mais c’est ailleurs que ce roman trouve son plein intérêt : dans le fait que Mégevand, tel un transformiste, se glisse dans la peau de Caeiro, Reis et de Campos pour sonder leur psyché. Et ce en exploitant au mieux les sources fragiles et rares laissées par Pessoa lui-même. Ainsi voit-on leurs fêlures et tourments respectifs, et surtout les liens qui se font et se défont au fil des années entre ces trois identités de poètes, l’un paysan, l’autre médecin, le dernier ingénieur naval. Trois tempéraments prennent vie sous nos yeux : Caiero « l’intraitable scribe de la vision », mi-anachorète mi-prophète, qui veut « faire entendre la voix cristalline des choses », et d’abord de la nature ; composant des « vers hantés par la langue latine », Reis aspire pour sa part, sur le modèle des maîtres antiques, à une pure ataraxie ; Campos le dandy, au contraire, n’est pas homme à rêver de la tranquillité de l’âme, il est dans l’excès en permanence, voit dans la vie une « immense machine à expériences, à dédoublements, à fragmentations de soi »… quitte à se perdre de vue, quitte à en perdre la voix.
Équilibrant les ombres et les lumières sur chacun, Matthieu Mégevand anime donc toute une galerie de personnages ou plutôt, il nous fait traverser un palais des glaces, et tous les reflets que nous renvoient ces miroirs étourdissent. Sous sa plume, Caeiro, Reis et de Campos ne sont pas des marionnettes, ils s’incarnent vraiment, habitent pleinement leur singularité, ce qui était le principal défi de l’auteur.
Outre l’effort d’imagination documentée dont Mégevand fait généreusement preuve, la force de ce texte porté par une langue caméléone, tour à tour poétique, truculente, crue, tient aussi, on l’a dit, à ce qu’il donne à réfléchir à l’expérience de la création. Comment elle surgit, s’éteint pour mieux revenir, plus forte encore ou sous une forme autre, ancrant l’être dans ce qu’il est ou au contraire déplaçant son centre de gravité. « Dans le monde physique, dans la patrie des sens, l’acte de création est un trou noir. » Il aspire tout et n’importe quoi, le beau, le laid, l’horrible, l’essentiel comme l’inutile, absolument tout y passe. Et finalement c’est d’abord ça – la lumière émise par cette matière énorme – que racontent, chacune à leur manière, les trajectoires filantes des hétéronymes-comètes de Pessoa.
Anthony Dufraisse
Mon nom est personne, de Matthieu Mégevand
Christian Bourgois, 267 pages, 19 €
Domaine français Pessoa puissance 3
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Anthony Dufraisse
Imaginer la vie de trois des plus connus hétéronymes de Fernando Pessoa, c’est le pari – réussi – de ce roman du caméléon Matthieu Mégevand.
Un livre
Pessoa puissance 3
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

