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Domaine français La nuit remue

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Christine Plantec

Marcher dans la nuit et dans ce jeu de colin-maillard éprouver l’épaisseur du monde et la place inédite qu’elle offre.

Recours à la nuit

Enregistrés de nuit par une caméra infrarouge, les animaux nocturnes restituent des présences blanches, presque fantomatiques. Des images en négatif qui nous dessillent pourtant, car elles instruisent un envers du monde où ce sont eux les vivants cheminant librement ». Qui n’a pas été un jour fasciné par ces images d’un monde traversé de bêtes sauvages auquel nous n’avons pas accès ? Images d’un monde duquel nous sommes exclus et qui, sans nous, existe. Et que se passe-t-il lorsqu’on décide soi-même d’entrer dans cette nuit ? Dans Recours à la nuit, Virginie Gautier entre dans cette matière, cette obsidienne mystérieuse qui nécessairement déstabilise.
En six sections, l’opus avance comme on se fraye un passage mais pas à l’aveugle et pas sans boussole. Un séquençage chronologique architecture l’aventure, de septembre au mois d’août de l’année suivante. L’écrivaine y déplie deux régimes d’écriture : des notations autobiographiques renvoyant à son expérience sensible de la nuit à la pointe Finistère, dans les Calanques, en Espagne, dans le désert d’Atacama et des parties réflexives qui interrogent sa démarche, intègrent des témoignages, convoquent des lectures (Jean-Pierre Abraham, Bachelard, Didi-Huberman, Gabriela Mistral, Pasolini, Thoreau), des peintures (Rembrandt, Goya) en autant de compagnonnages. Comme de belles excroissances, quelques récits de rêves ont valeur d’axiomes. Ainsi ce passage où l’écrivaine cite Guillaume IX d’Aquitaine, poète troubadour : « Je ferai un poème de pur néant/ il ne sera ni de moi ni d’autres gens/ il ne sera ni d’amour ni de jeunesse/ ni de rien d’autre je l’ai composé en dormant/ sur un cheval ». Si rêver c’est lâcher la bride, écrire se situe peut-être de ce côté-là aussi : un « état de conscience partielle »« inventer, imaginer, laisser vagabonder l’esprit ».
Recours à la nuit est une expérience immersive, une enquête poétique de la nuit, infinie, inquiétante, fascinante. Avant d’être écrivaine, Virginie Gautier était sculptrice et c’est toujours par le corps qu’elle entre en création. Ici, la nuit comme matière qui résiste et met à l’épreuve car elle impose à celle qui veut y séjourner d’abandonner ses réflexes, ses habitudes, son savoir ; elle est le fondement d’une errance qui d’un livre l’autre dessine un itinéraire endurant. Que se passe-t-il lorsque la vue n’est plus d’aucun secours, lorsque ce qui se présente comme le canal sensoriel le plus sollicité encombre plus qu’il n’autorise le contact avec un extérieur plongé dans l’obscurité ? Et si c’était précisément cela, cette résistance constitutive de l’expérience qui allait permettre, par le désapprentissage et la défamiliarisation, d’entrer en création ?
Il y a quelques années, dans une performance intitulée Marche, Virginie Gautier se déplaçait dans une forêt les yeux fermés s’orientant avec les mains d’arbre en arbre. Or il y a dans Recours à la nuit la revendication d’un même modus operandi, celui du tâtonnement comme expérience sensible mais aussi comme principe créateur. « Entrer dans la nuit sans jouer à l’explorateur ». « Entrer dans la nuit mais sans l’éclairer ». « Entrer dans la nuit et tout oublier » comme autant de ponctuations anaphoriques qui impriment au texte son rythme et son éthique. Avancer dans la nuit avec une grande délicatesse, avec une attention à ce qui n’a pas immédiatement de sens, un souci pour « le moindre » : celui de Nicolas Philibert dans son très beau documentaire à la clinique psychiatrique de La Borde (La Moindre des choses) qui filme ses pensionnaires lors de la préparation d’un spectacle de théâtre, ou encore ce film expérimental de Fernand Deligny et Josée Manenti (Le Moindre geste) qui tente d’approcher l’énigme de l’autisme en suivant pendant trois ans Yves dans ses trajectoires erratiques et répétés d’un même espace quotidien.
Entrer dans la nuit comme dans un territoire ponctué d’interstices et se laisser emporter par cette constellation merveilleuse.

Christine Plantec

Recours à la nuit, de Virginie Gautier
Nous, 118 pages, 16

La nuit remue Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
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LMDA PDF n°271
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