Faire d’« une forêt » le titre d’un livre, c’est le placer sous les auspices du sombre et du sauvage, de l’angoisse et de la germanité aussi, ce que confirment les premières lignes dudit livre, qui évoquent l’arrivée, en février 1947, d’un capitaine de l’armée de réserve américaine, dans une gare où l’attendent une jeep et son chauffeur.
Direction Brême, à travers une forêt « plus dense que toutes celles des contes de Grimm », et où le vent qui souffle dans les frondaisons émet un son « rauque, du genre râle ». Nous sommes dans la zone d’occupation américaine et ce capitaine – avocat et ornithologue – arrive dans cette ville couverte de cendres et où « rien ne se tenait droit », suite à une convocation l’enjoignant de rejoindre Brême pour une mission spéciale. Dans le cadre des accords de Potsdam par lesquels les quatre membres de l’alliance antihitlérienne s’engageaient à « démilitariser, décartelliser, démocratiser et dénazifier la société dans son entier », il doit rejoindre un tribunal travaillant à la dénazification afin de juger une affaire hors du commun. Elle concerne une forêt des environs de Brême – forêt qui abrita un camp d’entraînement d’une unité de la SS – où vit une population de mainates (ou « merles des Indes », oiseaux qui imitent à la perfection la voix humaine) qui siffle à tue-tête ce qu’elle n’a cessé d’entendre, à savoir le Horst-Wessel-Lied, l’hymne officiel du Troisième Reich. Or, en perpétuant ce chant, ces oiseaux violent la loi. De plus, comme ces oiseaux transmettent leur langage à leurs descendants, ils l’entonneront de génération en génération. Quel sort faut-il donc leur réserver ?
Qu’un tel sujet ait séduit Jean-Yves Jouannais ne saurait étonner. Il s’y connaît en guerre – L’Usage des ruines (2012) ; Les Barrages de sable (2014) ; MOAB (2018) – et est l’auteur d’un livre oral, L’Encyclopédie des guerres, un cycle de conférences-performances racontant, sous la forme d’un abécédaire, les conflits du monde depuis l’Iliade jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais ici, dans Une forêt, l’intéresse aussi autre chose. Que deviennent la réalité et la notion de temps dans une ville humiliée où l’ennemi vaincu vit dans le décor de ses ruines – « Où que l’on regardât, tout prenait l’air bancal » –, dans un paysage où tout est signe de défaite, et où il est interdit de fraterniser avec la population ? Comment notre capitaine – qui porte le nom d’un des plus grands poètes et dramaturges allemands, Jacob Michael Lenz (1751-1792), celui qui a inspiré à Georg Büchner (1813-1837) une nouvelle dans laquelle il évoque le drame qui a précipité Lenz dans la folie – reçoit-il ce qu’il voit, sent et entend ? Il marche, beaucoup, seul, le long de la rivière. Il va sans s’arrêter, posant un pas puis l’autre, mécaniquement, sans jamais rejoindre quelque chose, un peu comme s’enchaînent les réunions stériles de la commission de dénazification. Un tribunal auquel le capitaine essaie de démontrer qu’il n’est pas possible d’attribuer une responsabilité pénale à des oiseaux qui ne sont coupables de rien, mais n’en doivent pas moins disparaître. C’est absurde, tout est absurde et tend à rendre fou un Lenz qui, rentrant de sa marche, s’afflige de n’en pas revenir fatigué, « comme si, non pas un organe, mais une faculté lui avait été retirée. Qui le déséquilibrait ».
Dans ce monde fêlé qui exhibe et crie sa fêlure à travers tous les stigmates de la guerre – qu’il s’agisse des nappes de bandes de papier d’aluminium, utilisées par les alliés pour leurrer les stations radars, qui recouvrent le sol de la campagne, ou des « femmes des ruines » qui, condamnées à des peines de travaux généraux pour avoir collaboré avec le régime, travaillent tous les jours, « même sous la neige » à récupérer des briques dans les décombres – Lenz a le sentiment que la vie comme le temps lui échappent. L’autodépréciation le gagne, réactive de vieilles questions : « Pourquoi n’avait-il jamais désiré écrire ? » Et d’avouer que ce qu’il aurait eu plaisir à écrire, il ne l’aurait pas goûté en tant que lecteur. Dissociation et discordance qui font écho au secret concernant sa fille, et génèrent cette forme d’angoisse qui surgit à la place de l’impossible à dire : son devenir-fou. Tout cela rendu prégnant au fil d’un texte composé par éclats qui se juxtaposent, se renforcent ou s’appellent par résonance.
Plus qu’un livre stigmatisant l’absurde, Une forêt est interrogation sur l’égarement où mènent la guerre, la vie sans vie, l’irréparable et l’irrémissible. D’où la profonde mélancolie dans laquelle il baigne.
Richard Blin
Une forêt, de Jean-Yves Jouannais
Albin Michel, 112 pages, 16,90 €
Domaine français Entre vertige et délire
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Richard Blin
Emphatiquement mélancolique et subtilement kafkaïen, le nouveau livre de Jean-Yves Jouannais nous plonge dans l’après-guerre de l’Allemagne en pleine dénazification.
Un livre
Entre vertige et délire
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

