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Domaine français Résistance et boîte de pizza

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Albain Le Garroy

Sous couvert d’une fiction d’anticipation, Éric Pessan écrit une lettre d’amour pour la littérature.

On ne verra pas les fleurs le long de la route

Difficile de chroniquer un livre dont, a priori, au moins un tiers n’a pas été écrit par son auteur. Plagiat ? Non. Éric Pessan ne se cache pas. Chaque citation (1034 pour être exact) est référencée en notes de bas de page. Performance ? Indubitablement !
L’expérience de lecture perturbe dans un premier temps, l’on apprend vite à ne pas regarder les notes de bas de page à chaque citation, et le patchwork de styles peut déstabiliser. D’autant plus qu’il ne paraît pas exister de points communs à toutes les citations ; entre autres Paul Klee, Mary Shelley, Pierre Guyotat, des essais, des romans, le lecteur comprend vite que le seul point commun à toutes les œuvres citées, c’est qu’elles ont été lues par l’auteur. Mais, passée l’appréhension d’un exercice de style pédant, l’on y prend goût et force est de constater que la performance est au service d’un véritable récit.
On ne verra pas les fleurs le long de la route raconte le quotidien d’un couple d’artistes dans un monde où le livre a disparu. Évidemment, c’est une dystopie et le lecteur pensera à Farhenheit 45. Cependant, si Ray Bradbury traite de la suppression délibérée du savoir à des fins politiques, Éric Pessan, lui, est plus terre à terre : si le livre disparaît, c’est pour préserver les forêts victimes du réchauffement climatique. Que le lecteur ne s’attende pas à des moments épiques : l’on ne lira pas de grands combats contre des milices militaro-fascistes, tout au plus la remise d’un poème écrit à un président. Chez Pessan, aucune grande fresque héroïque, juste la survie de deux personnes attachantes dans un monde qui s’écroule peu à peu, leur histoire d’amour avec ses hauts et ses bas et leur voyage. Ce n’est évidemment pas aussi sombre que La Route de Cormac McCarthy. Ici, aucun anthropophage, juste quelqu’un de furieux à l’idée que le couple soit rentré chez lui sans autorisation. Néanmoins le lecteur pourra retrouver cette volonté de ne présenter qu’une certaine forme de banalité dans un climat apocalyptique : que fait l’individu de tous les jours, celui qui n’est pas un héros, dans un monde qui s’effondre.
Si les protagonistes de La Route essayent juste de rester humains, les personnages de On ne verra pas les fleurs le long de la route écrivent, lisent et s’aiment. Et c’est déjà une résistance…L’être humain qui écrit un livre est la somme des expériences qu’il a vécues et parmi celles-ci, l’on retrouve ses lectures. Chaque livre est donc un tissu, plus ou moins conscient, de citations d’autres livres. Ce qui paraissait n’être alors qu’une contrainte amusante influencée par l’Oulipo prend alors tout son sens : écrire, c’est citer. De plus, la littérature construit et développe l’imaginaire. Comme l’explique le narrateur à propos de la poésie : « Un poème change, dans une certaine mesure, le monde qui consiste, en partie, dans l’idée qu’on s’en fait ».
Dans le monde de Pessan, où l’on recycle des livres pour fabriquer des boîtes de pizza, la disparition de la littérature est symptomatique d’un état de fait : le repli sur soi et le mépris du point de vue de l’autre. Il paraît donc normal que l’auteur écrive à propos d’un couple et de son histoire d’amour. En lisant les poèmes de sa compagne (qui figurent d’ailleurs dans le livre), le narrateur adopte son point de vue. Le romancier livre alors une réflexion sur l’amour : aimer une personne, c’est aussi adopter son regard, le faire sien. En somme, il n’y a pas grande différence entre la personne qui aime et la personne qui lit.
Car Pessan n’est pas dans une dichotomie habituelle « être et avoir » mais bien plutôt « devenir et être ». Si l’amour et la lecture permet de devenir, leur absence condamne uniquement à être. Être, c’est être figé, immobile, stagnant. En somme, être, c’est être mort. Et c’est cela que nous décrit Pessan, une humanité morte mais qui l’ignore.

Albin Le Garroy

On ne verra pas les fleurs le long
de la route
, d’Éric Pessan
Aux forges de Vulcain, 208 pages, 19

Résistance et boîte de pizza Par Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
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LMDA PDF n°271
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