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Domaine étranger Civilisation et barbarie

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Guillaume Contré

L’Argentin Roque Larraquy propose une satire drolatique des tensions entre idéaux coloniaux et pensées « primitives ».

La Télépathie nationale

Ce roman sarcastique qui donne la parole à une belle brochette de narrateurs non fiables, se tient à un fragile point d’équilibre entre le burlesque, le réalisme délirant et la science-fiction. Il s’ouvre sur l’arrivée incongrue, dans le port de Buenos Aires, d’un contingent d’Indiens en provenance de l’Amazonie péruvienne. Nous sommes en septembre 1933 et ces dix-neuf hommes et femmes dont la « jungle » est « le seul horizon d’expérience » sont envoyés par un employé de la peu recommandable Peruvian Rubber Company, laquelle a pour fâcheuse coutume d’aller les cueillir en pleine forêt pour mieux les exploiter ensuite comme main-d’œuvre (très) bon marché.
C’est un certain Amado Dam qui a passé commande de ce « lot », un « groupe humain » qui, selon le fournisseur péruvien, « compte parmi les plus primitifs que vous puissiez obtenir dans la région ». Habitué du Jockey Club, Dam est membre d’un très sélect comité qui a pour projet de créer le premier parc ethnographique national, sur le modèle européen, afin que, d’un pavillon ridiculement exotique à l’autre, toutes les races humaines soient offertes au regard débonnaire du futur visiteur en goguette. Tout cela, bien sûr, est enrobé du plus scrupuleux et aberrant des vernis scientifiques, tandis que le comité, confortablement installé dans les fauteuils du luxueux salon de son « actionnaire majoritaire », discute des détails avec l’architecte, entre deux digressions sur « un porte-cigarettes en nacre qui garde le tabac à son degré parfait d’humidité » ou sur la pertinence de porter ou pas un « moustache trainer chaque nuit pendant un mois » (ce qui, faut-il croire, se révèle peine perdue car « la moustache refuse de pousser contre-nature »).
Roque Larraquy a grand plaisir à parodier la suffisance et les certitudes racistes de ces doctes messieurs satisfaits aux bacchantes en guidons de vélo. Ainsi dissertent-ils sur le fait « qu’après quelques mois de nourriture de Blanc n’importe quel indigène ou Noir développe une morale et une bonne conduite », à condition, bien entendu, de franchir « la barrière de la langue », ce qui finit par venir par effet de « contagion » car « le vocabulaire est la trace d’une stimulation extérieure à la conscience et la preuve que cet extérieur existe et nous touche ». Il n’est en vérité nul besoin de pousser très loin le bouchon de l’exagération pour que cette prétendue rationalité positiviste se ridiculise d’elle-même.
Rien, de toute façon, il fallait s’y attendre, ne se passe comme prévu. Les Indiens, à leur arrivée, ne sont pas autorisés à entrer dans le pays, puisqu’ils n’ont pas de noms de famille et, par conséquent, n’existent pas. Dam décide de les héberger en douce dans son confortable appartement bourgeois, à charge pour le petit personnel de s’occuper d’eux. Une des femmes s’échappe dans la ville et sème la panique dans un grand magasin (Harrods, symbole de l’opulence réelle ou fantasmée de l’Argentine d’alors), tandis que son nouveau maître découvre qu’un mystérieux objet rituel amené par les Indiens contient en réalité un paresseux dont le coup de griffe possède des propriétés télépathiques (lesquelles sont également – c’est une des belles idées loufoques du livre – orgasmiques).
Cette bascule permet au roman de prendre une nouvelle dimension, au-delà de sa brillante satire d’une société compassée à cheval entre son désir européen et sa réalité latino-américaine, car en se retrouvant à communiquer télépathiquement avec l’Indienne en fuite, Dam est plongé dans les arcanes de la subtile pensée cosmogonique de ces êtres qui se montrent forcément moins « primitifs » qu’attendu. « Pour eux », constate-t-il, « l’idée du pliage est très importante » : « l’eau se plie sur l’eau et forme la rivière, la terre se creuse pour qu’elle ne déborde pas, la rivière se plie sur la terre puis vient la boue ». Ensuite, lorsque « les habitations se plient », voici qu’elles « font la ville » mais, contrairement à ce que pourrait penser de bon droit un Argentin des années 1930, fier de sa capitale élégante et cosmopolite, celle-ci ne prospère pas et, à la fin, « se plie dans la terre et laisse les gens avec un goût amer dans la bouche ». Ils ont donc fait le tour complet de la « civilisation » pour revenir en connaissance de cause au point de départ.
Ce n’est pas tout, car une deuxième griffure de l’animal permet d’accéder à une sorte d’univers parallèle dans lequel, là aussi, les certitudes vacillent. Les mondes et les manières radicalement différentes de le concevoir ne cessent de s’accumuler dans un point de fuite qui pourrait être infini. D’autant que le roman se prolonge par une série « d’annexes » où le futur de l’Argentine, du péronisme à l’antipéronisme, se retrouve modelé par cette télépathie devenue « nationale », c’est-à-dire un outil politique de surveillance et d’espionnage.

Guillaume Contré

La Télépathie nationale, de Roque Larraquy
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud, Le Cherche Midi, 172 pages, 19

Civilisation et barbarie Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.