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Domaine étranger Cœur ardent

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Thierry Guichard

Le dixième livre traduit de Jón Kalman Stefánsson nous plonge dans le début du XVIIe siècle islandais. Et son éloge de la poésie et de la nature lui donne des airs de roman national.

Corps célestes à la lisière du monde

Nous sommes en 1615. Le révérend Pétur écrit une longue lettre à celle qu’il appelle « mon exquise » et dont on ne découvrira l’identité qu’après 118 pages de lecture intense. Il sait qu’il doit mener sa confession à son terme puisque « moins tu écris sur les ténèbres, plus elles engloutissent de choses ». Pour ce faire, il est aidé par sa gouvernante Dóróthea, imposante figure qui semble sortie de la mythologie. Dóróthea a la réputation de tout savoir (et de retenir toute la poésie qu’on lui lit). Surtout, elle a forgé pour son maître une théorie de l’écriture qui est aussi une éthique : il faut laisser l’écriture prendre le pouvoir, révéler ce que l’on ignore encore, et, pour citer le Marquis de Sade, tout dire « à quelque point qu’en frémissent les hommes ».
Nous sommes en 1615 et nous sommes au siècle précédent : Pétur évoque ses origines, un grand-père fort savant et au sang bouillant au destin marqué par les luttes religieuses de l’époque, puis il raconte ses études au Danemark et en Angleterre qui ont fait de lui « un des hommes les plus érudits d’Islande, grand voyageur, mais de nature pécheresse ». C’est que l’homme a hérité de la nature du grand-père et a, pour reprendre la métaphore répétée plusieurs fois dans le livre, le cœur fait de bois sec prêt à s’embraser devant un sourire, une cascade de cheveux sur les épaules d’une femme. Difficile de respecter les engagements de sa foi en Dieu quand on tombe si souvent amoureux et que la bière et le vin sont d’agréables compagnons. Difficile aussi de croire les Écritures quand on découvre les écrits de Copernic et ceux de Giordano Bruno dont les cendres fument encore. Les tourments de Pétur lui imposent une épreuve lors du Spánverjavígin : le massacre de marins espagnols échoués sur la côte au nord-ouest de l’Islande. Cet épisode historique est au cœur du livre, il en constitue un fil rouge, un épisode dont le récit est sans cesse repoussé par les mille digressions que le narrateur s’autorise, comme pour retarder le moment de tout dire. Peut-on soutenir ceux qui, au nom du Seigneur, vont massacrer des étrangers sur leurs terres ? Le Verbe peut-il contraindre le glaive au repos ? Le révérend doit-il bénir ceux qui vont faire couler le sang quand dans les deux camps ce sont ses amis qui vont s’affronter ?
Avant de pénétrer au cœur des ténèbres, le récit arpente toute l’Islande, mêle le passé au présent, arrête l’action ici le temps de dresser le portrait d’un ami érudit là, d’une femme aimée ici et là. Les personnages se multiplient et l’exotisme pour nous de leurs noms tisse une matière opaque sur quoi tombent la pluie et la neige, le froid et la nuit. De Gudmundur à Páll de Stadarhóll, près de cinquante personnages peuplent le livre qui cite presque autant de poèmes lointains, viatiques précieux pour forger cet humanisme naissant qui infuse tout le livre.
Éloge de la langue islandaise, de sa culture, de sa poésie scaldique inégalée à l’époque médiévale, Corps célestes à la lisière du monde déploie une rhétorique très affirmée (dès le titre) aux métaphores innombrables et aux traits appuyés comme peut-être les textes que Pétur apporte dans les fermes où il se rend pour apprendre à lire aux enfants, pour apporter aux adultes le réconfort et qui sait, sauver les âmes. Et n’est-ce pas finalement aussi ce que fait Jón Kalman Stefánsson dans tous ses livres : nous apporter par l’enchantement d’une écriture poétique (remarquablement traduite par Éric Boury) de quoi éclairer l’obscurité d’un siècle désenchanté ?

T. G.

Corps célestes à la lisière du monde,
de Jón Kalman Stefánsson
Traduit de l’islandais par Éric Boury, Christian Bourgois, 476 pages, 24

Cœur ardent Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
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