On peut entrer dans ce livre par sa couverture. Le fond de l’image est un tapis oriental, rouge sang, orné de fleurs, d’oiseaux, de motifs traditionnels. À l’avant-plan, mais rabaissée, plutôt qu’au milieu de la page, une femme, dont on ne voit que le visage. Elle fait carrément la tronche, clope au bec. Elle est emballée serrée dans un tissu fleuri, l’idée d’un vêtement islamique, destiné à dissimuler le corps, mais fait d’une joyeuse cotonnade blanche. Un ravissant motif fleuri dont les pétales rouges dialoguent avec le fond du tapis de laine. On ne voit que le visage de la femme, lourdement maquillée. Quelques cheveux s’échappent du voile qui emprisonne le visage, des cheveux courts, teints en rouge pétard. Elle porte un petit anneau au nez, ses yeux sont curieusement à la fois éteints et fâchés. Sa prison de tissu est bricolée : un élastique ouvre et resserre à la fois. Ça ne ressemble à rien, mais ça suggère tout : la contrainte, le poids de la société. Et la révolte. La photo, signée Maryam Saeedpoor, fait partie d’une série réalisée par cette photographe iranienne dans la foulée du mouvement de contestation après la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022.
Revenons au livre. La femme emprisonnée de la photo symbolise à la fois l’autrice, Malika Moustadraf, et plusieurs de ses personnages. Dans le premier chapitre, un père veut faire réciter à son fils le début du Coran. « Je balbutie et cherche mes mots (…) ‘‘Tu finiras en enfer, petit-fils de pute ! Et il y aura plein de femmes et de sales pé… plein de gens comme toi.’’ Il prend le Coran entre ses mains et m’abat sa révélation sur la tête. » Quelques lignes plus haut, le fils assommé tapinait en talons hauts, avenue Mohammed V, à Casablanca. C’est raconté comme on vous balancerait un poing dans la gueule, au lecteur de se débrouiller pour comprendre. Au début on pense que le personnage prostitué est une femme. Deux pages plus loin le père engueule la mère : « tu vas le bousiller, ça va devenir une petite tafiole ». Le narrateur patauge dans son début de vie adulte et la découverte de son homosexualité. « Bouche-toi les oreilles avec du coton et mène ta vie comme tu l’entends », lui conseille Naima, sa colocataire qui exerce le même ancien métier.
« J’erre dans les rues de Casa, cette ville est une traînée qui écarte les cuisses devant tous les nouveaux arrivants (…). Je regarde ma djellaba grise, je me sens insignifiante (…). Sur mon dos, mon enfant tête son biberon rempli de thé. » Au chapitre suivant, ce n’est plus le même personnage : une jeune femme en proie (elle aussi) aux violences paternelles. « Quant à ma mère, elle savoure sa solitude dans un cimetière vert. Elle aura au moins trouvé un endroit où souffler. »
Au fil des chapitres, ce sont autant de vies fracassées qui se dévoilent, dans la violence et la crudité. Malika Moustadraf est morte à 37 ans, à Casablanca. Elle est l’autrice d’une œuvre courte, qui l’a à la fois sauvée et tuée. Son traducteur, Florian Targa explique dans la postface que, souffrant d’une grave maladie chronique, elle a trouvé dans l’écriture son espace de liberté. Et qu’elle a sacrifié sa santé au profit de son travail, en finançant, à l’âge de 30 ans, la publication de son premier livre – à compte d’auteur au Maroc – avec de l’argent destiné à ses soins.
Trent-sis est paru en arabe marocain en 2004. Voici sa première traduction française, dans une explosion de langage libre, de traficotage de mots. 36 est le numéro du pavillon de psychiatrie du plus grand hôpital de Casablanca. Transcrit dans ce français cahoteux, le mot désigne, dans le langage populaire local, ces cabossés de la vie. Malika Moustadraf transcende, au fil de cette série de courtes fictions, la misère et la douleur, à coups de trique, à coups de mots, avec brutalité et humour. Avec une tendresse au vitriol qui n’appartient qu’à elle. Il est temps de la découvrir.
Anne Kiesel
Trent-sis, de Malika Moustadraf
Traduit de l’arabe (Maroc) par Florian Targa, préface de Rim Battal, Cambourakis, 110 pages, 18 €
Domaine étranger Coup de poing dans les tabous
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Anne Kiesel
Au cours de sa courte vie d’écrivaine, la Marocaine Malika Moustadraf a bousculé les interdits et raconté, dans une langue crue et violente, le quotidien des oubliés et des rejetés.
Des livres
Coup de poing dans les tabous
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

