Comme dans ces comptines qui avancent sur le mode de l’association d’idées et des échos de sens ou de son, ricochant allègrement de chapeaux de paille en paillassons, Luis Sagasti suit dans Langues vivantes un fil capricieux qui se nourrit de ses mille et une bifurcations possibles, jusqu’à former une virevoltante combinatoire thématique aux profondeurs insoupçonnées. Il y a quelque chose ici d’un art de la fugue sur un clavier sensible qui chercherait à saisir « ce qui apparaît et disparaît de notre expérience perceptive » en procédant par superpositions, contrepoints et tuilages.
C’est un objet inclassable qui se construit non pas sur une tension narrative, mais sur la manière dont des motifs a priori hétéroclites s’enrichissent mutuellement au fur et à mesure de leurs métamorphoses et résurgences de chapitre en chapitre. Une démarche qui tient de l’encyclopédisme, à ceci près que les savoirs convoqués (essentiels ou dérisoires), les figures invoquées (artistes, scientifiques, philosophes, etc.) et les événements historiques (bien connus ou anecdotiques) qui s’y entremêlent sur une frise débarrassée de toute pesanteur chronologique ont d’abord une valeur poétique et n’hésitent pas à se fondre dans l’intime et le quotidien.
Ainsi, le texte s’ouvre par l’évocation de deux photos célèbres où Wittgenstein et Einstein posent chacun devant un tableau noir, ce qui permet à l’auteur de réveiller ses souvenirs de la maîtresse d’école qui, au tableau, écrit à la craie « des phrases d’un trait ferme et doux à la fois ». L’écriture, dans sa matérialité calligraphique, est le pendant de ces constellations de « langues vivantes » annoncées par le titre du livre et qui en sont un des principaux leitmotivs. De même que les étoiles, artificiellement organisées autour de la tête d’une Vierge peinte par Fra Angelico, ou trouant un ciel nocturne dans lequel elles semblent avoir été « disposées par un enfant indolent et distrait ». L’écriture des étoiles est une langue qui trace des dessins pour guider les hommes, et puisque « la déesse Héra traversait le firmament dans un char tiré par des paons » on ne s’étonnera pas que la splendide queue de ces oiseaux fût longtemps perçue comme une « image du ciel étoilée ».
Tout est dans tout, dans ce vaste aleph qui refuse de se laisser aller à des vertiges trop facilement borgésiens. Tout, par exemple, est dans un flocon de neige, ce que ne contredira pas Wilson Bentley, lui qui, à force d’obstination, fut le premier à en photographier l’infinie variété géométrique, à saisir la « grâce rococo » de ces hexagones qui ouvrent « d’hypnotiques lignes de géométrie féérique ». Voilà donc une langue bien vivante à portée de microscope. Et lorsqu’en 1940 l’abbé Breuil pénètre dans la grotte de Lascaux avec sa lampe de poche, « la lumière se contracte à mesure qu’il s’approche d’une des parois, un cercle intense de jaune concentré réduit le cosmos à ses premiers instants », puis il fait un pas de plus et le voici « sur le seuil de l’aube crue, la grande mère noire et muette qui concentre toute la lumière en un point noir pour que le monde tienne alors dans un phonème ».
Car, tel un big-bang, c’est ainsi que débute toute langue, tout système de son organisé pour dire l’infinie diversité du monde : par un phonème. Rien de plus simple, de plus solide et de plus fragile. Les langues, ces cathédrales érigées sur les ciments du temps, sont des châteaux de sable vite balayé. Sagasti, lui qui vit sur un continent qui en a balayé plus d’une, le sait bien. On croisera dans ces pages quelques-uns des derniers locuteurs de ces idiomes dont il ne reste parfois qu’un dictionnaire incomplet, patiemment établi par des missionnaires ayant troqué Jésus pour la linguistique ou par des éleveurs délaissant leurs brebis pour la fréquentation des Indiens Ona de Terre de Feu. Ainsi s’évanouissent des pans entiers du réel. D’un « vert turquoise » dont la nuance – concentrée en un mot composé de « deux sons gutturaux » – « ne persistait que chez ceux qui étaient capables de la prononcer », il ne restera rien.
Dans ce livre, comme dans la pensée des Pirahãs d’Amazonie, « tout existe à l’état de frontière ». À tel point qu’ils n’avaient pas de mots pour dire les couleurs, puisque l’une est toujours à la limite d’une autre, et que celui qui cherchait à les évangéliser en perdit la foi. Lorsque le gouvernement, à grand renfort de tableaux noirs, voulut apprendre à ces Indiens rétifs le portugais, commença alors pour eux « à jaillir le temps et en conséquence les couleurs à s’arrêter ». Chaque langue construit des murs de sens, c’est-à-dire des limites infranchissables, semblables au « mur de Planck » conceptualisé par l’inventeur de la mécanique quantique. Des murs qui peuvent achopper sur un ultime point de fuite, plus personnel, celui d’un deuil, lorsque le temps se grippe soudainement. L’auteur, alors, dit « je » et rassemble mélancoliquement tous les fils de ce beau livre.
Guillaume Contré
Langues vivantes, de Luis Sagasti
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu,
Do, 192 pages, 18 €
Domaine étranger Des mots pour dire
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Guillaume Contré
L’Argentin Luis Sagasti construit un kaléidoscope où l’histoire, l’art et les langues composent de brillantes constellations.
Un livre
Des mots pour dire
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

