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À la pointe Dans ton ru

mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271 | par Gilles Magniont

Philosophe-essayiste tendance Tocqueville et libéralisme des Lumières, Gaspard Koenig est aussi romancier, par exemple avec Aqua, récemment paru aux éditions de l’Observatoire. Ça se passe à Saint-Firmin, près de Caen : météo déréglée, cycle d’inondations et sécheresses, l’eau viendra-t-elle à manquer ? Martin l’énarque voudrait raccorder la source locale aux installations de la communauté de communes, mais Maria l’épicière lui souffle la mairie et entreprend de maintenir la belle autonomie du bourg, avant que les égoïsmes locaux ne détrompent son idéalisme. Le sujet est technique : il sera question d’intercommunalité et de nitrates, de méthanisateur et de rapports du GIEC, d’évapotranspiration et d’hydrologie régénérative, avec des répliques du type : « Vous savez qu’on a retrouvé du 4,4 DDE dans les cheveux de tous les eurodéputés testés ? Le 4,4 DDE, c’est le métabolite du DDT ». De sorte que, si la documentation de l’auteur semble solide, on peut s’inquiéter de ses tendances didactiques. Mais non : ici « tout reste romanesque » (Les Échos), « sans être démonstratif ni pesant » (Le Figaro).
Même, distinguons « un Balzac d’aujourd’hui » (La Grande Librairie). En reconnaissant par exemple la polyphonie chère aux réalistes, mais une polyphonie rendue à l’évidence, délestée de toute équivoque. Pour dessiner l’épicerie-bistrot et sa « bande disparate mais unie par l’implacable joie de vivre de Maria, épicière, tenancière et confidente », Koenig use de la ligne claire : un O pour Maria aux rythmes ternaires – « Tout est rond chez elle : la bouille, les seins, l’accent », un I pour Louis, le boulanger qui « se tient droit (…) sous son éternelle chemise à carreaux », et dont « on comprend qu’il n’aura jamais de maître ». Et quelques couleurs aussi pour les seconds rôles parisiens, comme Valérie l’anticapitaliste du CNRS, cheveux rose fluo et « dents jaunes et inégales », « courte sur pattes, grasse et impitoyable ». Entre tous ceux-là, « le narrateur ne prend pas parti » (Libération), disons qu’il se contente de signaler les naïvetés de la gouvernance ambitionnée par Martin – « L’engrenage politico-administratif finit toujours par broyer les vaniteux qui imaginent le maîtriser » – comme les contradictions de la sédition rêvée par Maria – « La voilà à présent prise dans le piège des utopistes, cherchant à imposer la générosité par la contrainte, la bonté par la force » –, et qu’il réserve pour le dernier acte le temps de la synthèse. Soit l’« union entre égaux » dans la halle de Saint-Firmin, espace de délibération où l’on se met d’accord : on va faire une bassine naturelle, creuser des canaux et échanger des terres. « Chacun se trouve une utilité », « Tout le monde sourit », « Nous sommes le village », voilà Martin « gagné par l’impression étrange que le souffle de la foule autour de lui se confond avec sa propre respiration » : « Ce grand corps assemblé est aussi le sien »
Ce degré d’incarnation, il est aussi dans la langue. Dès l’incipit, Aqua tient son sujet et son champ lexical, avec le tableau épique d’une goutte d’eau embarquée dans la « cohue glougloutante » de la rivière en crue. Cette crue inondera alors tout le livre, au gré de métaphores signifiantes. Il y a l’AquaMan sous l’averse lorsque Louis dénoue « son épaisse chevelure où l’eau creuse immédiatement des rigoles » : « Ses boucles blanches font de l’écume. C’est une rivière à lui tout seul » ; l’AquaVelva quand Maria jardine sous la canicule telle une « fontaine ambulante » : « Son vieux T-shirt de travail Che Guevara lui colle à la peau et la barbiche du révolutionnaire cubain s’enroule autour de ses bourrelets » ; l’AquaVit quand le compagnon de Maria l’entreprend, et qu’il « se jette enfin, tête la première, dans la source abondante et acidulée où il aime tant s’abreuver tandis que ses doigts pianotent sur toutes les touches de ce corps » : « Il ressort ruisselant après de longues minutes ». Ça coule ainsi de source dans cette « écriture vive et jouissive » (Le Point), sauf qu’on s’interroge avec Maria quand celle-ci, quelques chapitres plus loin, connaît une « furieuse étreinte » avec Alexis (le maire de Brioux) : « Jamais Laurent, avec toute sa douceur et son attention, ne l’a fait jouir ainsi. Se peut-il qu’elle ait attendu si longtemps pour découvrir le pur bonheur de la bestialité ? » D’une brutale sécheresse, ce coït fait un peu aporie. Heureusement, la suite rétablit les équilibres du sens (« En vérité, c’est une guerrière. Elle fait l’amour comme elle gère Saint-Firmin, sans concession »), et surtout le lecteur se souvient de ce qu’Alexis est par ailleurs professeur de philo, et qu’il cite à tout va Tocqueville dont il partage l’idéal des assemblées de village. Bref, Alexis c’est un peu Gaspard : un dispensateur de plaisir.

Gilles Magniont

Illustration : Patrick Arcat

Dans ton ru Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°271 , mars 2026.
LMDA papier n°271
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°271
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