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À la pointe Stars 80

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Gilles Magniont

On espérait beaucoup du prix du Roman de la Nuit, qui vise à « célébrer une œuvre romanesque inspirée par la Nuit » (bonne idée : on ne parle pas assez de la nuit). Certaines semblaient bien placées dans la première sélection : Nuits de Pierre Deram, Les Choses de la nuit de Céline Righi, voire Dors ton sommeil de brute de Carole Martinez (sagace, le jury avait écarté Ma vie d’Inuit de Quaqtaq Arnaktauyak). Hé ben non, c’est un outsider qui crée la surprise, Erik Orsenna et sa Cinquième saison.
Aux plus jeunes, rappelons qui il est : une cinquantaine de livres, l’oreille des Grands, l’habitude des groupes de réflexion et des cabinets ministériels. Ici, il s’illustre dans la fable vénitienne à portée géopolitique. Un énorme paquebot vient s’encastrer dans le quai des Zattere ; le temps s’arrête, le soleil ne se lève plus ; la faute bien sûr à la folie des hommes (« Nous courions trop. Le temps n’en pouvait plus. ») et à leur vénalité (« c’est l’argent dont Venise doit tout craindre ») ; mais voici William Christie, voilà Katharine Hepburn, puis surtout Lorenzo da Ponte et Vivaldi, affairés à composer l’opéra de la dernière chance et à « retrouver cette harmonie générale détruite par la frénésie de la modernité ». Le lecteur qu’étourdit déjà tant de fantaisie se laisse alors porter par la syntaxe rondo veneziano – d’« Exemplaire fut la réaction des autorités » à « Sans doute passèrent des jours » – comme par la malice du narrateur, témoin fortuit des événements. « Une comtesse, mi-russe mi-basque avait bien voulu me prier de combler l’absence de son époux » : mais qui est-il donc, ce mystérieux promeneur-écrivain ? Le chapitre 14 lève enfin le voile : « Erik O. » ! Et au chapitre 19, alors que les gilets jaunes marchent sur Paris, c’est un « appel du Président de la République française » : « Erik, que faire ? » « Avouerai-je que, depuis cette nuit-là, ne supportant pas mes critiques de plus en plus radicales, plus jamais Emmanuel Macron ne fit appel à moi » – nuit historique, qui valait bien un prix.
Un bonheur n’arrive jamais seul. À peine ce prix décerné, on apprend qu’Alain Minc est de son côté sélectionné pour le prix Victor-Hugo. Hugo/Minc : plus d’une fois on avait rêvé d’atteler ces deux noms. Mais rappelons d’abord aux plus jeunes qui il est : une cinquantaine de livres, l’oreille des Grands, l’habitude des groupes de réflexion et des cabinets ministériels. Ici, avec Somme toute, il offre un florilège de souvenirs et portraits, « relecture » de sa vie qu’il espère « humble ». En tout cas, c’est une frénésie de culture, celle des compagnons de route – ainsi Claude Lanzmann « nous récitant in extenso les Oraisons funèbres de Bossuet » (12 DVD) – comme celle de Minc lui-même. Sans doute nourri aux mémorialistes classiques, il n’aime rien tant que faire ressentir le clair-obscur : ici Montand qui était « double », « en représentation et authentique » ; là, Servan-Schreiber, « fou et rationnel », et Tapie, « mélange indéfinissable » de « colosse et d’enfant » ; sans oublier Braudel qui « comme tous les grands hommes, ne répugnait pas aux petitesses », Lanzmann (encore lui) « mélange de hauteur et de petitesse » ; Mendès France et ses « petitesses qu’on n’attend pas d’un personnage en majesté ». Et Mai 68 ? Un vrai « paradoxe », « microphénomène » et « bouleversement aux dimensions universelles ». La chute du Mur ? De la « joie » et de « l’anxiété ». Bref, « nous avions à la fois raison et tort ». À ce stade d’oxymore, il apparaît que Somme toute s’affronte à la complexité des êtres et de l’Histoire.
Le risque d’une telle hauteur, c’est l’excès d’abstraction. Minc sait l’éviter, parce qu’il dissémine quelques touches de concrétude qui élèvent néanmoins l’âme – voir Lanzmann (décidément le plus beau portrait) « s’étendant à loisir sur sa période Simone de Beauvoir, lui le seul homme, prétendait-il, à l’avoir fait jouir » –, mais aussi parce qu’il sait se faire plus tranché, plus entier dans les moments cruciaux. Le référendum sur l’Europe est de ceux-là : « Le jour de malheur par excellence ! Je crois n’avoir guère été aussi marri que le 29 mai 2005 ».
Dans une prochaine livraison, nous traiterons du tome premier des Mémoires d’outre-politique d’Alain Badiou. Puis nous partirons en vacances.

Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat

Stars 80 Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
LMDA PDF n°261
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