Les cheveux blonds les cheveux gris. On connaît la chanson. Reste que pour les cheveux gris, c’est pas tous les jours chemsex. « Aimer à cinquante ans, est-ce encore possible ? » interroge la quatrième de couverture du nouveau roman de Sarah Chiche, en lice pour le Femina : la question mérite d’être posée et préoccupe d’assez près, on s’en doute, la rédaction du Matricule.
Aimer le bien nommé commence en 1984, au bord du lac Léman : c’est là que deux enfants vont s’aimer, puis être séparés, avant de se retrouver quarante ans plus tard. Dans l’intervalle, Alexis et Margaux auront tout connu : vanité de la gloire, fuite en avant, perditions variées. À suivre leur errance parallèle, le lecteur parcourt avec eux la marche du temps : le temps politique bien sûr, celui du règne de Thatcher (« l’indomptable Dame de fer ») ou de la chute du Mur (« un empire s’effondrait dans la poussière des statues renversées et des drapeaux défaits »), mais aussi le temps qu’il fait : parfois c’est novembre qui « s’avançait » : « La lumière devint plus grise, imprégnée de cette tension qui précède les orages », ailleurs décembre qui survient : « Déjà les montagnes s’étaient drapées de blanc », puis la reverdie : « L’hiver cède, le printemps renaît », et à la fin ça s’emballe : « L’hiver s’efface devant le printemps. Le printemps se fond dans l’été ».
Un livre-monde donc, qui renouvelle nos perceptions. Et l’amour ? Il y a sa naissance : « Quand leurs doigts se frôlèrent dans l’obscurité, ce fut comme un court-circuit dans l’ordre établi des choses », bientôt suivie par son développement : « Quand leurs doigts se frôlaient par inadvertance, ils ne se regardaient pas » (phrase qui, comme elle en dit long, constitue à elle seule tout le chapitre 20). Cette dynamique finit par aboutir – « leurs lèvres se trouvèrent » –, mais comme on l’a dit ce bonheur est de courte durée. Il faudra attendre longtemps, presque toute une vie, et pour nous deux cents pages, avant que ces lèvres se retrouvent. Nous sommes le 24 juillet 2024, à Paris, au Carrefour City. Hasard ou destin, les voilà qui s’aperçoivent, et tout de suite leur conversation sait éviter les banalités : « Comment t’y prends-tu pour exister ? » C’est Margaux qui parle ici, mais Alexis n’est pas un manche non plus, qui lui écrit un peu plus tard : « J’ai couru, sans savoir pourquoi (…). Te retrouver me glace et me brûle ». Brûlure qu’on se figure aisément : dès ce soir du Carrefour city, nos quinquas s’embrasent dans la furia des subordonnées relatives, entre leurs « corps qui se reconnaissent » et l’« urgence qui les dévore ». À ce propos, il faut saluer le caractère dialectique du roman : 1. Alexis s’était d’abord uni à Adèle, dans un mariage d’ambition mais pas folichon. 2. Puis il avait connu la pulsion adultérine au bras des hommes, dans les bars de Manhattan. 3. Enfin vient Margaux : « Tard dans la nuit, elle le prend comme il n’a jamais été pris » et « Ses mains à elle connaissent des chemins qu’il ignorait lui-même », de sorte que « son corps n’est plus une forteresse à défendre, mais un pays à habiter ». Puissance de l’exercice d’amplification : ce qu’un plaquiste égrillard eût tranché en trois mots (elle l’encule), Sarah Chiche le représente avec ô combien de finesse suggestive.
« Je te retrouve comme on retrouve une langue qu’on croyait perdue » : à n’en pas douter, cette langue de l’amour, c’est aussi la langue de la littérature, laquelle « perce de sa lumière une pièce que l’on croyait fermée à jamais ». Des pensées sapientales diffusent alors leur belle clarté sur le récit : « Peut-être que c’était cela, grandir : supporter des bruits qui font mal à l’intérieur », « Parler, ce serait percer la fine pellicule de non-dit qui les protège encore du gouffre », toujours soutenues avec grâce par le travail de la métaphore. Un travail incessant, dont ce passage pourra donner idée1 : « Comme une mer qui bat toujours la même rive, il revoyait sa main effleurant cette peau, la peau de Madeleine, la peau de l’autre, qui tremblait tel un sable gorgé d’écume. Il pensa que le temps n’emportait rien, non, il déposait seulement, patiemment, un limon plus dense, un grain plus épais sur la chair de l’âme, creusant dans l’amour un sillon plus profond, loin des frissons fugaces des premiers élans. » Il y a la mer, il y a l’écume et le limon, il y a tous ces sillons sur la chair de l’âme ; il y a les répétitions comme des vagues auxquelles il serait vain de résister, et puis ce rythme qu’on jurerait d’alexandrin, où l’on voudrait s’abandonner comme à une licence, pour ainsi dire s’alexandrer.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
1 Il ne concerne pas Alexis mais son père (Henri) qui lui aussi a connu l’amour, car l’amour est un pays peuplé.
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octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Gilles Magniont
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Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.
