On pourrait, pour présenter Joseph Andras, reprendre l’expression, qui peut sembler démodée, d’écrivain engagé, ou plutôt préférer celle-ci : écrivain combattant. C’est en effet à nombre de combats qu’il prend part, par l’écriture, depuis maintenant dix ans. De nos frères blessés nous plongeait dans la guerre d’Algérie et rappelait à notre mémoire oublieuse le sort de Fernand Iveton, communiste guillotiné que Mitterrand avait refusé de gracier. Puis c’était le destin d’Alphonse Dianou qu’il retraçait, indépendantiste luttant pour la Kanaky et assassiné, lui, lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa, sur les ordres, cette fois, de Chirac. La Révolution française et ses idéaux se trouvaient au cœur de Pour vous combattre : Camille Desmoulins y occupait la première place. Enfin c’est vers Nûdem Durak. Sur la terre du Kurdistan qu’il dirigea ses pas et notre attention, consacrant plusieurs années à enquêter sur cette prisonnière des geôles d’Erdogan et lui rendre hommage.
Nous ne nous étonnerons donc pas que ce nouveau livre s’ouvre sur l’événement marquant qu’a constitué, en mai 2025, le choix du PKK de renoncer à la lutte armée mais non au combat politique, déclarant en particulier : « Pour que l’humanité se poursuive, le socialisme doit se poursuivre ». De fait, le sous-titre de cette sorte de pamphlet programmatique, de vade-mecum des luttes nécessaires et même urgentes, est bien « notre socialisme ». Andras indique d’emblée que le choix de ce terme n’a pas pour but de rejeter voire renier celui de communisme, mais qu’il permet de s’inscrire dans une histoire plus longue, antérieure et parallèle au mar-xisme. Et il précise : « Le socialisme est la vie bonne. Indivisible. L’égalité de toutes les égalités, la justice de toutes les justices, la dignité de toutes les dignités ». L’heure n’est plus à la déploration mêlée de déréliction, la lucidité seule ne suffit plus et pourrait mener au renoncement, au désespoir. « Nous sommes au courant de tout », nous connaissons nos ennemis et leurs armes, mais on ne saurait se contenter de ce « sale goût de désastre ». C’est alors une sorte de chantier, de work in progress politique et idéologique qu’Andras construit, évoquant aussi bien l’écologie que le féminisme, l’animalisme et le racisme, la laïcité et plus globalement la place des religions dans nos sociétés, l’usage de la violence… Ce que l’on nomme l’intersectionnalité est bien sûr au cœur de cette réflexion car tout s’entremêle et la tâche est précisément de distinguer les combats sans pour autant les dissocier. Cet entremêlement ou ce tissage pour préparer un futur souhaitable et vivable associe également le présent au passé et Andras ne cesse d’effectuer des allers-retours vers celles et ceux qui, depuis que le capitalisme s’est installé, n’ont cessé de penser contre. Vingt pages de notes sur plusieurs centaines de citations témoignent de cette ambition : composer une sorte de panorama de l’espoir, comme on offrait au public fasciné, au XIXe siècle, des panoramas de batailles.
C’est donc en compagnie de Jaurès, de Baldwin, de Fanon, de Bakounine, de Sartre… à côté des penseurs du présent, que Joseph Andras propose une « sagesse socialiste », reposant sur « le triptyque idée-horizon-stratégie ». Ainsi est-il nécessaire de ne pas se livrer à de « mauvais silences » par peur « de livrer des munitions à l’ennemi » – ainsi que le firent nombre de communistes au temps de Staline. Bien au contraire « l’autocritique est un geste de générosité collective » ! Il s’agirait d’inventer une « nouvelle Internationale » qui mettrait à l’ordre du jour non pas la Révolution mais la lutte permanente, quotidienne et pragmatique : « nous sommes, comme l’écrivait Rosa Luxemburg, des partisans sereins de la Realpolitik révolutionnaire. Nous cherchons comment avancer pratiquement nos pions sans jamais trahir l’idée ». Il s’agit bien d’un défi lancé et qui doit être tenu et relevé par d’autres (« Peuple : qui veut la justice en est ») : « Une pensée close ne pense pas bien : ce qui n’est pas dans ce livre se trouvera dans un autre. Ce qui lui manque est comblé ailleurs (…) Rien, vraiment rien ne nous promet que le socialisme adviendra à temps pour étouffer le feu. C’est une sorte de pari et nous savons que nous partons désavantagés. Mais cent fois, mais mille fois, nos ancêtres sont partis ainsi. Et parfois ils l’ont emporté. Et toujours le monde s’en est trouvé plus beau ».
Thierry Cecille
La Vie bonne, de Joseph Andras
Divergences, 280 pages, 18 €
Essais Des jours meilleurs
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Thierry Cecille
« Des armes, des chouettes, des brillantes », écrivait Léo Ferré ; c’est bien de telles armes que nous propose ici Joseph Andras, pour les combats nécessaires d’aujourd’hui et de demain.
Un livre
Des jours meilleurs
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

