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Domaine français Dans la fabrique du monde

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Thierry Guichard

Décédé le 16 janvier 2026, Valère Novarina nous a laissé une œuvre incommensurable. Désoubli peut servir de boussole à qui veut s’aventurer dans son univers ou penser la création.

Recueil de textes et d’iconographies, Désoubli est un guide pour pénétrer plus profondément dans l’œuvre magistrale de Valère Novarina en cela qu’il met au jour les sources même de la création, les réflexions de l’artiste, écrivain, dramaturge et metteur en scène qu’il fut, en même temps qu’il ancre son geste créatif dans un territoire, une langue et une histoire.
L’éditeur a décidé de défaire l’ordre de parution des textes publiés séparément et sous diverses formes entre 1977 et 2022 et d’ouvrir le livre par le texte « Une main » (1997) consacré à Louis Soutter (1871-1942). Le peintre suisse, comme Novarina plus tard, dessinera dans les marges de ses livres, peindra avec ses doigts à même le support (toile, carton, papier), et laissera une œuvre que Dubuffet rapprochera de l’Art brut en notant toutefois qu’elle n’en fait pas partie. Le choix d’ouvrir le livre par Louis Soutter est finalement judicieux : mis en scène par Novarina sous les noms de Louis Soutre, L’Ombreur Louis, Louis d’Ombre, L’Homme au doigté, etc., la figure est centrale à plus d’un titre. Comme Novarina, Soutter est originaire de ce territoire qui entoure le lac Léman. Il est né sur la rive opposée à Thonon-les-Bains, ville de naissance de Maurice Novarina, le père architecte de Valère. Cousin de Le Corbusier, Soutter dès 1937 dessine avec ses doigts d’étranges silhouettes qui peuvent apparaître comme les aïeux des 2587 personnages peints par Novarina pour Le Drame de la vie. Lien géographique, écho familial, geste artistique fondateur : il n’en faut pas plus pour faire de Soutter un alter ego, un porte-parole de Novarina qui met dans la bouche de L’Homme du Soutrien ce qui apparaît comme une clé pour ouvrir toute l’œuvre : « Ici j’ai reçu cinq sens, non pour prendre ni pour voir, mais pour ouvrir le monde et sortir de lui. »
Dans le texte suivant, Novarina évoque sa rencontre avec Jeanne Guyon (1648-1717) dont la spiritualité (Novarina déteste le mot de mysticisme) éveille celle de l’écrivain, déjà nourri au christianisme très solide de son père. C’est aux Ursulines de Thonon, justement, que Madame Guyon commence à écrire « d’un trait, continûment, jusqu’à ce que le bras lui enfle, sans repentir et comme sous la dictée, d’une écriture spirale, en volutes respirées, en marche, en déséquilibre : comme si la matière du langage était le souffle. Le langage n’est plus l’instrument d’une pensée persistante, mais un outil devant soi et qui ouvre. Le langage est en avant. Il en sait plus que nous. » Parlant de Jeanne Guyon écrivant, Novarina ne parle-t-il pas de lui ?
Aux deux premières figures vient s’ajouter celle de Charles-Albert Cingria, ami de la famille, écrivain et musicien suisse à partir duquel Novarina déploie la toponymie organique de sa région natale : «  (…) Saint-Jean-d’Aulph, Ajonc Mézinges, La Fatte, Charmoisy, Lucinges, Poëse, Les Arces, Outrebrevon, etc. », deux pages de noms de lieux qui regroupent « presque tous les sons, toutes les couleurs de notre langue : je ne connais pas de lieu où elle soit aussi ouverte et comme un fruit offert. » À partir de Cingria, il déroule une pensée de l’écriture qui doit aussi beaucoup à Mme Guyon : « L’artiste ne crée rien, il écoute, il agence, déplace ; il voit, il entend, répond : il donne ce qu’il ne possède pas. »
Une pensée qui trouvera d’autres voies pour s’exprimer dans ce livre qui ne compte pas moins de vingt-neuf entrées et pourrait tenir lieu de vade-mecum pour tout créateur, dessinateur, peintre, acteur ou écrivain. Qu’il dresse une galerie de portraits issus de sa généalogie, qu’il tienne le journal de ses « crises de dessins » durant lesquelles il épuise son corps à faire surgir de plus en plus vite des milliers de personnages durant plusieurs heures sans interruption, ou qu’il façonne un art de la scène, de la parole et de la direction d’acteurs, c’est toujours d’espace, de chute, d’ouverture qu’il est question. « Vidons les hommes les uns dans les autres : qu’ils perdent leur contenu et rejoignent la musique des choses sans pourquoi ». Oui Désoubli ouvre l’espace où « quelque chose de plus vivant que nous se transmet. »

T. G.

Désoubli, de Valère Novarina
P.O.L, 319 pages, 22

Dans la fabrique du monde Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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