C’est probablement le roman le plus intimiste de Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012. Jeune enseignant, désireux de parcourir le monde, le narrateur s’engage au lycée français d’Alger qui vient de rouvrir après une guerre civile meurtrière. Il y rencontre Nardjess qu’il voit « comme une autre possibilité d’échapper à moi-même ». Car l’homme ne fuit pas seulement son île natale, la Corse et ses hordes de touristes, mais aussi une forme de déterminisme tragique qui le tient dans les rets de la fatalité. Avec ses yeux bleus d’une pâleur intense, ses 25 ans sans joie, la jeune Algérienne lui apparaît comme une déesse inaccessible, incarnation sublime de cette altérité qu’il recherche. Pour elle, il se convertira à l’islam commandé par un désir qui « prit d’abord une forme résolument mystique et dépourvue de toute dimension charnelle. » Le couple donne naissance à Afsaneh, mais devra quitter l’Algérie en proie de nouveau à une forme de guerre civile où les attentats et les décapitations vont commencer à assombrir le regard de Nardjess. Sans consulter sa femme, notre homme décide de postuler pour Abu Dhabi où un poste vient de se libérer. Ce nouvel exil scellera le naufrage du couple, inexorablement. Dans l’enfer climatisé et luxueux des Émirats arabes unis où arrivent des milliers de travailleurs misérables, notre homme s’enferme dans une solitude dépressive, incapable de rendre Nardjess heureuse, incapable de lui montrer son amour, impuissant à l’empêcher de sombrer, elle aussi, dans un abîme qui l’isole, à son tour, malgré sa fille et malgré Kaveesha, la domestique sri-lankaise dont l’histoire nous est aussi racontée.
Kaveesha aussi vient d’un pays rongé par la guerre civile. Elle a grandi dans une famille qui ne l’aime pas, se mariera par défaut à un homme plus âgé engoncé dans les draps gris de la drogue qui finiront par lui faire un linceul. À 17 ans, Kaveesha qui a enfanté d’un fils n’aura d’autre choix que partir seule pour Abu Dhabi, ses hôtels de luxe, ses appartements spacieux avec vue sur la mangrove où elle fera la bonne à tout faire pour de riches expatriés sans vergogne. Elle élèvera des enfants qui ne sont pas les siens, qu’on lui enlèvera au gré des contrats et n’élèvera pas le seul fils qui fut vraiment d’elle.
Jérôme Ferrari tisse ces trois solitudes entre elles, le narrateur, sa femme et leur domestique, trois solitudes tenues ensemble par le ciment fragile qu’est Afsaneh, leur fille. L’écrivain excelle à dénoncer les relents de colonialisme des riches expatriés, y compris des représentants français « lesquels détestaient si unanimement les Arabes qu’on pouvait les soupçonner de n’avoir été recrutés qu’après avoir fourni la preuve catégorique de leur racisme ». Ses descriptions glacées du luxe climatisé où ceux-ci vivent tranchent avec la misère terrible où sont tenus ceux-là mêmes qui ont construit leurs cages dorées. On pourrait lire cette Très brève théorie de l’enfer comme une tentative réussie de rajouter un cercle aux neuf imaginés par Dante : celui des sectateurs du libéralisme radical dont Abu Dhabi comme Dubaï représentent la réalisation suprême.
Mais ce roman est surtout une poignante description d’un processus de séparation au sein d’un couple, la lente déperdition de l’amour, l’inexorable enfermement au cœur d’une solitude imperméable. Les longues phrases génèrent et déroulent en elles une pensée, ce qui les rapprocherait de l’écriture proustienne, à ceci près qu’il n’y a ici pas même un temps à retrouver, mais, au contraire, l’horizon noir à atteindre, celui d’une apocalypse, une fin de monde intime et universel. Et du haut des tours d’Abu Dhabi, l’humanité continue de chuter « toujours plus loin dans les profondeurs de la nuit. »
T. G.
Très brève théorie de l’enfer,
de Jérôme Ferrari
Actes Sud, 150 pages, 16,50 €
Domaine français Exilés en solitude
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Thierry Guichard
Roman du désamour, le nouveau livre de Jérôme Ferrari déploie une pensée de la catastrophe à partir du récit d’une séparation amoureuse. Et marque toute l’humanité du sceau de la damnation.
Un livre
Exilés en solitude
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

