C’est à un ancien officier de l’armée de Mussolini que s’adresse, longue lettre lancée dans la nuit, le nouveau livre de Francesca Melandri. Mais c’est « à toutes les Iryna » qu’il est dédié – ces femmes restées humaines en dépit du chaos terrifiant de la guerre. L’officier en question, envoyé sur le front de l’Est en 1942, en a toujours parlé comme des « femmes russes ». Elles étaient en réalité ukrainiennes, apprend-on dès les premières pages des Pieds froids. Quant à l’officier, ce « petit lieutenant fasciste » qui dirigeait alors la division Julia, et qui, plus tard, écrira des romans (jamais publiés) racontant son histoire, il n’est autre que le père de l’auteure.
Celle-ci, comme le reste de la famille Melandri, a longtemps été bercée par les récits paternels et, plus largement, par le roman national italien – hérité, en partie, de l’époque fasciste. Cette fable rassurante, à l’instar de tous les romans nationaux, qui visent à ressouder les peuples en enjolivant leur passé, a ainsi permis de baptiser « Retraite de Russie » la défaite de l’armée italienne devant les chars de Staline. Les « pauvres soldats » de Mussolini y jouent le rôle d’héroïques victimes, qui « s’effondrent dans la neige et meurent de froid ». Pas faux, bien sûr. Dans ses écrits, Franco Melandri témoigne de l’enfer qu’ont traversé les « alpini », mal équipés et mal chaussés (d’où le titre du livre), entre décembre 1942 et février 1943. Sauf qu’il s’agit là d’un mensonge par omission(s) : « La première, c’est que cette histoire s’est déroulée en grande partie, non pas en Russie, mais en Ukraine, souligne l’auteure. La seconde, c’est que se retirer d’un endroit signifie y être arrivé avant ». En l’occurrence, dans l’uniforme de l’envahisseur. Sur ordre de Mussolini, qui plus est, ce « fanfaron idiot », allié de Hitler et de la barbarie nazie. Bref, le père de l’auteure, à l’image de l’Italie, était « du mauvais côté » de l’histoire.
Le livre de Francesca Melandri détricote sans ménagement la légende italienne, tout en questionnant les choix, les mots et les silences de ce père aimé, un moment journaliste à la Gazzetta del Popolo – un quotidien fasciste – et qu’un confrère, résistant communiste qui sera honoré après-guerre, sauva in extremis, à la chute du Duce, d’une mort plus que certaine. Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : en retraçant le parcours de son père, l’auteure ne vise pas à rendre un fasciste humain – elle s’acharne, au contraire, à essayer de comprendre comment un humain, qui aime la vie, ses filles, Tolstoï et Beethoven, peut devenir fasciste. Il y a, dans cet exercice salutaire, quelque chose qui rappelle Isabela Figueiredo et son bouleversant Carnet de mémoires coloniales (2021, Chandeigne & Lima), récit où l’écrivaine portugaise s’adressait, elle aussi, à feu son père, « petit blanc » du Mozambique colonial.
Mais, là où Figueiredo dépeignait, à mots crus, son enfance et sa vie en famille, Melandri choisit l’enquête – interrogeant ceux...
Domaine étranger Au miroir de l’Ukraine
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Catherine Simon
À la recherche de la vérité sur son père, envoyé sur le front de l’Est en 1942, l’Italienne Francesca Melandri nous raconte deux guerres – et leurs fausses légendes. Entre journal intime et brûlot politique.
Un livre

