Après une partie de poker bien arrosée, Luke Rhinehart, un psychiatre new-yorkais qui s’ennuie à mourir dans sa vie bien rangée de mari, de père de famille et de psychanalyste, laisse soudain un dé décider pour lui s’il doit violer sa voisine, laquelle s’avère être la femme de son meilleur ami. Même si celle-ci ne se fait pas prier pour s’autoriser une digression sexuelle inattendue, cette première expérience avec les dés va jouer un rôle décisif, aussi bien dans la vie de Luke que dans ce roman. Un rôle en quelque sorte fondateur : désormais, ce sont les dés qui décideront pour lui et qui régiront sa vie.
Au départ, il les utilise exclusivement pour choisir comment passer son temps libre, dressant à chaque fois une liste de six possibilités et laissant les petits cubes prendre des décisions encore sans conséquences. Mais après s’être habitué « à suivre les caprices sporadiques des dés », le narrateur (qui s’exprime aussi bien à la première personne qu’à la troisième) n’a plus qu’un seul désir, d’ailleurs parfaitement assumé : « devenir l’Homme aléatoire » (du latin « alea », qui signifie justement « jeu de dés »). Dans les premiers temps, les dés l’aident au quotidien avec ses patients (ce qui lui vaut des échecs cuisants – un suicide par exemple –, ainsi que le désaveu d’une grande partie de ses confrères et de sa hiérarchie, car dans son milieu professionnel il est mal vu d’être différent des autres, de penser différemment, et de chercher à faire bouger les choses), puis avec ses propres enfants, avant de lui permettre de jouer à être n’importe qui pendant quelques heures, selon l’humeur du moment (être par exemple Jésus Christ ou, comme au cours d’une soirée, changer de rôle toutes les dix minutes, ce qui donne lieu à des scènes franchement loufoques). Si les dés en décident ainsi (leurs décisions sont des ordres auxquels il faut se plier), il pourra aussi bien quitter sa famille que commettre un viol ou un meurtre.
Dans son milieu d’exercice, cette pratique a tôt fait de devenir une contre-culture (« Le concept de l’Homme aléatoire est le plus dangereux, le plus révolutionnaire que l’on ait jamais inventé »), laquelle finit par séduire certains de ses patients, parce qu’elle offre à chacun la possibilité d’échapper à la tyrannie du moi et de remettre sa vie entre les mains du hasard. Il y a donc bientôt des adeptes, et des centres de formation, dans lesquels, les drogues aidant, tout le monde finit par coucher avec tout le monde, ce qui transforme l’expérience thérapeutique en un pur délire pornographique. Pour Luke, s’en remettre aux dés de manière quotidienne, cela équivaut à accepter la désintégration de l’homme qu’il est.
Publié en 1971, constitué de 96 chapitres de longueur très variable (une vingtaine de pages au maximum, deux mots pour le chapitre 56 : « Dingue, non ? », mais il faut dire aussi que le précédent s’est refermé sur une décision imposée par les dés : quitter sa femme et ses enfants pour toujours), L’Homme-dé fait tout pour que le lecteur pense avoir affaire à l’autobiographie que Luke Rhinehart avoue écrire dans les premières pages du volume (« Les dés ne m’ont ordonné d’écrire mon autobiographie que presque trois ans après ma découverte »). Il n’en est rien, Luke Rhinehart étant le pseudonyme (choisi pour que cette confusion soit possible) de George Cockcroft (1932-2020). Peu importe après tout. Souvent amoral, peu respectueux des femmes et des minorités, ce roman n’en est pas moins un livre fascinant, terriblement addictif, qui donne au lecteur l’envie quasi immédiate d’imiter le protagoniste, autrement dit d’aller chercher un dé et de tenter l’expérience (pas forcément pour aller violer sa voisine), afin d’entrer dans la Dé-vie, et voir ce qu’il s’y passe (dans sa postface éclairante, Emmanuel Carrère reconnaît qu’on peut trouver dans ce roman « non seulement du plaisir mais des règles de vie, un manuel de subversion par lequel on rêverait de se laisser guider »).
Qu’on ne s’y trompe pas : cette somme romanesque n’est pas seulement loufoque, même si, selon George Cockcroft, il faut la prendre pour « un roman comique et pas autre chose » (l’on y rit d’ailleurs sans se faire prier). Grâce à la complicité des dés, Luke Rhinehart espère voir dans quelle mesure un homme peut changer et exprimer tout ce qu’il est. La thérapie qu’il appelle de ses vœux offrirait à chacun l’opportunité de s’affranchir des contraintes imposées par la morale et la société, ces carcans qui l’enferment dans un rôle unique et qui l’empêchent de vivre sa complétude d’être humain. Pour le formuler autrement : faire du dé un moyen de lutter contre l’aliénation.
Didier Garcia
L’Homme-dé, de Luke Rhinehart
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Francis Guévremont, Points, 672 pages, 10,80 €
Intemporels Alea jacta est
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Didier Garcia
Avec L’Homme-dé, le romancier américain Luke Rhinehart annonce l’avènement de l’homme aléatoire. Pour le meilleur et pour le pire.
Un livre
Alea jacta est
Par
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Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

