Dans son roman Une relation phénoménale (L’Arbre vengeur, 2025), Nicolas Doutey infiltrait en contrebande une de ses propres pièces pour mieux esquisser une poétique du théâtre où l’absurde apparent, le coq-à-l’âne, permet d’élaborer, comme au fil de l’eau, de multiples jeux de relations entre des personnages indéfinis et des situations fluctuantes. Trois pièces récentes rassemblées dans un même volume nous offrent une plongée plus profonde dans cet univers singulier.
À rebours d’un théâtre du déploiement spectaculaire, il propose ici des espaces qui sont constamment créés par les personnages eux-mêmes et par leurs déplacements dans le cadre inépuisable de la scène, ce bloc à remplir auquel la parole du comédien, avec ses pleins et ses vides, ne cesse de donner vie. Ainsi, du dire à l’apparition il n’y a qu’un pas et lorsqu’une certaine Ida déclare, « je suis en train de traverser la plaine », il n’y a aucune raison de ne pas la croire, voici la plaine qui s’étend. Mais suite à ses échanges avec un certain Paul, selon la logique capricieuse de leur discussion, cette plaine se fait ville, et même « le quartier le plus vivant du coin », qui bruisse de la rumeur du retour d’un dénommé Bill, qui « est pas mal connu », ce qui lui permet « d’évoluer dans du connu ». Un peu comme le spectateur qui, grâce à de simples mots comme « plaine » ou « ville », a lui aussi l’impression d’évoluer telle une anguille dans du connu. Magie du théâtre, qui matérialise le réel avec rien.
À moins qu’il ne le dématérialise, car qui sont donc ces Ida, Paul et Bill ? Rien, des silhouettes qui surgissent en prenant la parole et disparaissent dès qu’elles se taisent. Il est certes question de choses éminemment précises, par exemple des fourchettes (incongrûment coincées dans un coude sous le plancher), mais elles ne sont qu’un élément du discours de personnages qui viennent d’inventer la pensée (bien de choses jouent à s’inventer en direct dans ces pages, à commencer par le théâtre lui-même, comme s’il n’était vivant que quand, précisément, il s’inventait). La pensée fraîchement découverte est « une sensation de souplesse », « une liane à travers les évènements », elle est d’une élasticité remarquable puisqu’elle n’a pas eu le temps d’être gâtée par l’usage. Ainsi, dans cette pièce justement intitulée Les Pensées, Ida et Paul peuvent-ils parler à bâtons rompus tout en cherchant Bill à défaut d’attendre Godot (d’autant qu’ils le trouvent, ce Bill, même s’il reste pudiquement caché derrière une ellipse). « On est toujours en train de penser des choses qu’on n’avait pas pensées », s’enthousiasme Paul, « c’est l’aventure ».
C’est en tout cas « comme descendre un fleuve où on n’est jamais allé dont on décide parfois un peu le tracé ». Et c’est ainsi que fonctionnent les trois pièces. Dans Ah, un monologue, Doutey explore les possibilités qui s’ouvrent dans les interstices d’une situation banale, celle d’un homme qui n’ose pas feindre la surprise face à une femme connue et craint le « ah » qu’il pourrait prononcer en sa présence. Le tropisme sarrautien de ce « ah » en suspension le turlupine au point de l’amener à une dérive qui le guide et qu’il guide à son tour, dans laquelle le réel devient, pour le dire pompeusement, une extériorisation de son intériorité chamboulée par sa gêne momentanée. « Nouveau milieu nouvelles lois je découvre », remarque-t-il (à voix haute, bien sûr, puisqu’il est seul en scène). Le temps, le dedans et le dehors, tout cela est temporairement aboli.
Dans Bouger les lignes, quatre personnages inventent sans le savoir une carte puis découvrent l’existence des vraies cartes et dialoguent avec celles-ci. Cela leur permet de suggérer toute une géographie sur scène jusqu’à faire exploser les frontières et le quatrième mur pour mieux inclure les rangées de spectateurs comme une perspective mouvante. Avec finesse et drôlerie, Nicolas Doutey propose un théâtre de tous les possibles, un absurde qui n’a rien de glacial.
Guillaume Contré
Ah (suivi de) Les Pensées (et) Bouger
les lignes, de Nicolas Doutey
Actes Sud-Papiers, 140 pages, 16 €
Théâtre Sur le fil
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Guillaume Contré
Nicolas Doutey écrit en toute liberté un théâtre plein de tours et détours qui redonne à la scène sa capacité d’invention.
Un livre
Sur le fil
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

