Il faut quelques pages pour que l’on apprenne son prénom : Béa. Au début, elle est réduite à des dénominations vagues, « on », « la femme », « elle », qui laissent deviner une personne accaparée par les besoins de son nourrisson, Gabrielle, et les bêtises de son aîné, Jan. Elle est, ou plutôt elle était, quand elle disposait de l’espace mental lui permettant de pratiquer son métier, traductrice littéraire de l’allemand vers le français. Les descriptions à son endroit sont laconiques, et l’essentiel de ce qu’il faut en retenir est sans doute là, dans sa « mine défaite d’une personne qui chaque jour depuis neuf mois compte sur quatre heures de sommeil mises bout à bout ». En revanche, le récit s’attarde presque immédiatement sur des détails prosaïques liés au désordre, à la saleté, au chaos dans lesquels elle évolue désormais. Il procède par fragments épars qui racontent à eux seuls la dispersion et le temps haché. Parfois le point de vue est détaché, purement descriptif, formant des scènes de la vie ordinaire : « Hors champ, il y a eu plusieurs tétées, on a langé deux fois le nourrisson sur un banc moucheté de fientes de pigeons. Hors champ, il y a des traces de doigts gras sur le tissu du couffin ». À d’autres occasions, il s’agit de pensées intimes qui traversent la femme avec fulgurance et qui semblent avoir été notées à la va-vite (« Le chaos reste irréductible. Je dois lâcher il faut lâcher, il n’y aura pas d’autre occasion comme celle-ci. »). Enfin, quand la course folle qui régit chaque journée ne lui laisse aucun répit, seules demeurent des listes lacunaires qui rappellent les pense-bêtes (« Se trouver une psy ? / Faire imprimer les photos. / Acheter des sparadraps d’enfant. »).
Béa nous inspire assez vite de la compassion. Son regard affolé devant les traces de morve, son obsession sans cesse entravée de la propreté et du rangement, ses gestes précipités, tout indique une maman dépassée sur le point d’imploser. Peu à peu, ses deux enfants se dissolvent dans la tonne de contraintes qu’ils représentent et le texte n’est plus que factuel à leur endroit, comme dégagé de toute émotion. Ainsi sur le manège où elle l’installe par commodité, « Son fils ne se lasse pas. Il n’a pas l’air heureux, mais pas malheureux non plus ».
Quant aux personnages secondaires de son existence, à savoir son mari, Martijn, clarinettiste, sa sœur aînée (qui la pousse à prendre une femme de ménage), sa femme de ménage donc et son père malade, ils se noient progressivement dans la succession d’incidents, d’obligations, d’entraves malmenant ses journées. La réalité, c’est qu’elle est seule devant son destin : celui d’une jeune mère de deux enfants en bas âge supposée cumuler une dizaine de rôles en même temps. Le roman ploie sous le poids de la domesticité, un sujet si rarement traité en littérature, et pourtant fondamental dans la vie de tout·e un·e chacun·e, qu’il soit assumé (la plupart du temps par des femmes) ou délégué (la plupart du temps par des hommes). Par exemple, qui a jamais pris le temps de décrire l’expérience pourtant banale des courses avec un bébé ? Cela donnerait à peu près cela : « Si on la regardait depuis les caméras de surveillance, on verrait comme elle se dépêche, comme ses gestes sont véloces, saccadés d’empressement, de stress, mais très précis quand même – efficaces ». L’environnement raffiné de la protagoniste, nourri par les livres et les partitions, est progressivement englouti par la trivialité de ses nouvelles responsabilités. Ce qu’Anne-Sophie Subilia nous raconte, au fond, c’est un effacement programmé par la société, un sacrifice indispensable à l’ordre (profondément injuste) des choses. Un piège, en somme, comme en témoigne l’un des derniers fragments (« Rien n’ira jamais de soi. Pour s’extraire. Pour obtenir ses nappes de temps à soi »), dont il est impossible de sortir indemne.
Camille Cloarec
Glissando, d’Anne-Sophie Subilia
Zoé, 190 pages, 18 €
Domaine français Contours de l’épuisement
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Camille Cloarec
Le nouveau roman d’Anne-Sophie Subilia dépeint le quotidien d’une jeune mère de famille. Autopsie d’une dépression post-partum bien trop commune.
Un livre
Contours de l’épuisement
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

