Entre récit de voyage et documentaire, Une prière pour John Coltrane conduit le lecteur de jazzkissa en jazzkissa, ces cafés jazz ouverts au Japon à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, à la recherche d’informations sur Coltrane et son unique tournée au Japon en 1966, un an avant sa mort. Des tenanciers de bar, des collectionneurs et des musiciens racontent leurs souvenirs de l’événement, ce que des témoins leur en ont dit et, plus globalement, leur relation avec le jazz.
Ce récit fait découvrir un Coltrane qui ne se résume pas à un simple musicien, aussi talentueux soit-il. L’on y découvre son engagement pour la condition des Noirs aux États-Unis et pour la paix dans le monde. Ainsi, la mention de sa venue à Nagasaki revient de manière récurrente. Coltrane ne serait aucunement venu pour demander pardon à qui que ce soit ; il ne se sentait pas coupable de la bombe nucléaire américaine. Il aurait plutôt voulu constater la folie des hommes et prier pour la paix. Comme Schmidt le rappelle, cette prière est d’ailleurs symptomatique d’un des traits de l’artiste : une profonde spiritualité. Marquant sa vie et sa façon de penser, elle servira aussi d’inspiration à sa musique – pensons au titre de son album phare de 1964, A Love Supreme.
L’écrivain brosse aussi le portrait d’un Japon vieillissant, en pleine crise démographique. Beaucoup des personnes que Schmidt rencontre sont des vieillards, certains sont les enfants de ceux, maintenant morts, qui ont assisté à la tournée, les jazzkissa ferment les uns après les autres. Une période s’achève inexorablement et il se dégage de ce constat une mélancolie omniprésente.
Cependant, il serait réducteur de croire que le livre est un simple et néanmoins bel éloge à une musique et à une époque. Cela semble particulièrement évident lorsque l’écrivain s’attarde sur des photographies de John Coltrane, de sa femme Alice et de différents jazzmen, tels que Pharoah Sanders. L’auteur les décrit avec une telle minutie que le lecteur ne peut que les visualiser. Mais celles-ci se transforment en musique lorsque Schmidt écrit par exemple « le cliché est transpercé en son centre, et cet impact diffracte étrangement le saxophone de Coltrane, éclairant d’un éclat mat le mouvement de son corps, cristallisant la puissance du son qui devait sortir sur scène le 23 juillet 1966 ». Musique, texte et image se confondent alors dans une vertigineuse synesthésie.
Or le jazz est littéralement décrit comme puissance de vie par les personnes croisées dans le livre. À chaque fois qu’elles en écoutent, voire qu’elles en parlent, celles-ci brisent la linéarité du temps et réactualisent le passé dans le présent. En d’autres termes, elles font réapparaître Coltrane. Il devient alors un esprit, voire un saint, à tel point qu’il aurait parlé après sa mort à l’un de ses admirateurs, selon lui. Le lecteur se rend alors à l’évidence : l’œuvre de Jérôme Schmidt fait, elle aussi, réapparaître le saxophoniste, à l’instar d’un musicien doué qui reprendrait ses standards.
Albain le Garroy
Une prière pour John Coltrane,
de Jérôme Schmidt
Notabilia, 128 pages, 17,50 €
Domaine français Sa sainteté Coltrane
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Albain Le Garroy
Jérôme Schmidt nous entraîne dans une déambulation nostalgique à travers Tokyo sur les pas du saxophoniste.
Un livre
Sa sainteté Coltrane
Par
Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
