Sous la forme d’un petit carnet autographe à peine cousu, sans couverture, est parvenu à Anne Percin le récit familial. L’aède peut se saisir de ce qui lui plaît pour tresser des lignes de mots, en l’occurrence, chez Anne Percin, le déclic provient de ce document autographe conservé dans la famille, pieusement mais avec beaucoup de perplexité. Si l’arrière-grand-père écrivait bien, on ne savait pas quoi faire de son récit impressionnant mais curieux. Lui, il était instituteur, et même directeur d’école à une époque où cela vous posait un peu là. Il avait participé à la Première Guerre mondiale à un poste d’intendance, et puis à Paris aussi. Il avait grandi ainsi que sa future femme, Emilie, dans la région d’Epinal. Et de nos jours, bien sûr, « Epinal, c’est un peu moche », puisqu’on a décimé les villes moyennes… À l’époque, c’était synonyme de jeunesse rurale. Tournée vers les études pour lui, en commençant par le petit séminaire, vers les travaux de la ferme pour elle, qui doute de trouver un mari un jour. Histoire d’un couple, histoire d’un amour, histoire des gens et de la toile rugueuse de leurs vies.
En se basant sur le récit de Charles narrant la fin chaotique et terrible d’Emilie dans son carnet, Anne Percin voit tout ça avec ses yeux à histoires. Elle commence par recomposer leur jeunesse de toutes pièces car dans la famille, tout ça est oublié bien sûr. Elle s’y retrempe cependant dès le début du XXe siècle et imagine. Pour ce faire, elle a farfouillé dans la presse ancienne (merci Gallica.fr), excelle à retrousser les manches de ses personnages pour nous rendre le goût de la paille sèche, l’odeur de la transpiration, et les efforts qu’il faut faire pour tant marcher. Et on souffre, chez Anne Percin, autant vous le dire. Bah, diraient-ils ces êtres patients d’autrefois – étaient-ils donc résignés ? – c’était la vie d’avant… Avant la machine à laver le linge, avant ces merveilles de médicaments qui dilatent les artères ou fluidifient le sang, avant la fluidité en toute chose, qui s’obtient de plus sans effort. On déguste en ce temps-là, on ne meurt pas si vieux que ça, et d’ailleurs on n’a pas souvent l’occasion de perdre la tête par sénilité. On est cramé bien avant. Voilà pour le temps d’avant… Où l’on a « des échardes quand elle range le bois coupé, des ampoules quand elle bêche, et puis des cals, bientôt entre le pouce et l’index. Des zones dures, corneuses, dont elle est fière. Des mains ni de fille ni de garçon, des mains de courage. »
Amour et courage, voilà une synthèse du roman et la justification de l’épopée que nous raconte Anne Percin. Comme l’amour poussait Emilie à rejoindre son mari avec leurs enfants à son poste militaire durant la guerre malgré les bombardements, c’est l’amour qui pousse Charles à raconter les dernières heures de la vie d’Emilie. On suppose évidemment que c’est cet épisode qui constitue le sujet du fameux carnet manuscrit. Le veuf est ravagé et il doit raconter l’horrible histoire : Emilie est ballottée d’hôpital en hôpital à la recherche d’un traitement par un époux éploré mais déterminé, prêt à tout. Rien n’y fait, elle s’épuise, et malgré les difficultés des transports, ils parviennent à rejoindre leur appartement afin qu’elle puisse voir une dernière fois ses enfants – qui ne la reconnaissent pas tant la maladie a ravagé son visage.
La mort n’est pas une chose étrangère aux êtres humains. Déjà, on avait retrouvé sa mère « toute raide et froide comme une souris coincée derrière un meuble »… Avec des images nettes, une certaine retenue dans l’expression des émotions Anne Percin, qui brosse une prose empreinte d’une sociologie naturelle pleine de lucidité, vient nous le rappeler dans ce memento mori familial à se passer de génération en génération. Tout de même, quand on y regarde de près et que l’on pose enfin les mots sur les sujets à ne pas éviter, qu’est-ce qu’on déguste… Éric Dussert
Eugénie sous les bombes, d’Anne Percin
Buchet-Chastel, 303 pages, 22,50 €
Domaine français Des mains de courage
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Éric Dussert
Anne Percin tisse de l’existence et de l’amour une toile à l’ancienne, pleine des accrocs de la douleur mais d’une trame solide qui résiste à l’oubli.
Un livre
Des mains de courage
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
