Jusqu’à la page 206, elle n’a pas de prénom. Elle, actrice de cinéma russe, star dans son pays mais désormais exilée à Paris, où sa gloire ne l’a pas suivie. En France, elle n’est personne, mais tente de faire son métier, au théâtre, dans une production qu’on devine difficile. Sergueï Shikalov, Russe lui aussi, qui vit en France depuis 2016 (il a raconté son itinéraire d’intello gay et son exil dans Espèces dangereuses paru en 2024), décrit dans Grenouille un personnage décalé et inhabituel. Se mettre dans la peau de cette femme entre deux âges, obligée d’enfiler un costume de batracien pour monter sur les planches. La montrer honteuse soudain de parler sa langue dans la rue, quand la guerre à l’Ukraine fait détester tout ce qui est russe. « Éprouver de la colère pour un régime, ça s’entendait… Mais nourrir de la haine envers une langue. Était-ce juste ? (…) En quoi les comptines et les poèmes qui l’avaient bercée, “Dors mon enfant, dors…” de Lermontov, ou Rouslan et Ludmila de Pouchkine, pouvaient-ils être responsables du malheur ukrainien ? »
L’actrice erre dans les rues, « loin des atrocités », mais pleine de doutes. « Avec sa notoriété et son million d’abonnés sur Instagram, n’avait-elle pas les moyens de faire entendre un message ? » Ces interrogations, « Mais je ne suis pas une femme politique, merde ! Je n’y comprends rien en politique, je n’ai voté que trois fois dans ma vie. Une fois contre les communistes, deux fois pour Poutine. Oui, deux fois pour Poutine ! Mais tout le monde votait pour Poutine. » Ces interrogations la taraudent. « Anna Akhmatova avait refusé de laisser son peuple. » Tandis qu’elle, l’actrice star, « était partie avec un sac à main, comme une voleuse, dans un taxi puant le désodorisant aux agrumes ».
Des cas de conscience qui l’essorent complètement. Elle termine son errance dans la ville. C’est aujourd’hui la dernière de son spectacle, Grenouille. On est page 206, on découvre enfin son prénom, Faïna. Elle est nommée, elle est sur le point de… On n’en dira pas plus. Quinze pages plus loin, le rideau tombe.
Anne Kiesel
Grenouille, de Sergueï Shikalov
Seuil, 222 pages, 20 €
Domaine français Grenouille
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Anne Kiesel
Un livre
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

