On pourrait ici décrire tout d’abord l’agencement, le dispositif, comme l’on dit en art contemporain : le livre (c’est le troisième roman d’Anne Godard) est constitué de deux parties d’ampleur assez égale, la narratrice se limite à l’emploi, alterné et litanique, des pronoms « on » et « nous », elle rapporte, de manière irrégulière, des propos souvent entendus, mais au discours direct sans guillemets ou au discours indirect libre, elle observe tout du long une sorte de retenue, dans une langue maîtrisée mais qui semble vouloir éviter tout éclat trop prononcé, tout début de grandiloquence.
La première partie décrit l’existence d’une famille élargie : grands-parents, parents, fratries, nombreux oncles et tantes, cousins et cousines – plus les pièces rapportées que sont les conjoint.es. Immeuble haussmannien non loin du Luxembourg, luxe et calme, meubles et œuvres d’art, et surtout maison familiale – « le Château » – à la campagne face aux Alpes, où tous, adultes, adolescents et enfants se retrouvent, se mêlent l’été. Les destins sont tracés, les héritages – économique, culturel, relationnel – accumulés faciliteront l’entrée dans un monde où l’on ne pourra que retrouver des semblables. Un humour discret perce, une satire contenue se laisse deviner. « On a tout lu, on sait tout, on a le jugement fait, les classiques, on les connaît, on les a vraiment lus », « on est conscient de ce qu’on sait, pas seulement les lectures ou les tableaux, mais le langage, l’art de vivre, les bonnes manières », « nous, les filles, on n’est pas jolies, on est belles, naturellement, sans maquillage, sans artifice, sans effort, sans le vouloir ». Il arrive, cependant, qu’on croise des moins bien-nés et même parfois des pauvres, des clochards, « ce sont nos frères humains, mais on n’a pas envie qu’ils s’installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles ». Nous, lecteurs, nous sourions alors, nous nous amusons de cette caricature modérée, pas trop cruelle, puis nous allons jusqu’à nous demander si nous ne leur ressemblons pas, si nous aussi nous… et nous…
Bien sûr nous sommes sensibles au risque du conformisme des membres d’une telle famille, au poids des jugements qu’ils encourent, à la relative absence de liberté, c’est le prix à payer… Mais peu à peu, avec une rare maîtrise, Anne Godard nous mène au-delà : des détails détonnent, des notations plus ambiguës alertent. Que sont véritablement ces jeux entre jeunes gens, que révèlent certains gestes incongrus, malvenus ? Le ton se fait plus inquiétant, presque menaçant : « On ne nous comprend pas, mais nous non plus, on ne se comprend pas. Ce qu’on ne dit pas est là quand même, on ne sait pas quoi en faire, on ne sait pas le penser, on ne sait pas trier. On espère que quelqu’un va nous aider que quelqu’un va nommer ce qui se passe ». C’est ce travail d’élucidation, cette sorte d’enquête, de mise au jour et de mise en mots, que nous allons découvrir dans la seconde partie. Le pronom « on » y est alors, nous le comprenons progressivement, différent de celui que nous avons suivi jusque-là : il désigne et donne donc la parole à une sœur que son frère a violée, comme il a violé d’autres enfants, quand il était adolescent. Mais bien entendu cet « on » a une valeur, oserait-on dire, généralisante, puisque ce qui est ici approché, l’inceste, loin d’être une rare monstruosité, est bien « un système ». Nous ne pouvons alors nous empêcher de penser au très beau roman graphique, à la fois personnel et documentaire, de Cécile Cée Ce que Cécile sait. Journal de sortie d’inceste. Anne Godard, elle aussi, raconte une sortie, une échappée, une libération, d’abord impossible puis douloureuse, du non-dit car non-senti, comme non-conçu. Il faut le suicide du frère et des confidences échappées à l’un puis à l’autre pour que la scène soit enfin crue par celle qui l’a vécue. Alors, « pour la première fois, on dirait que les mots ont un sens ».
Mais l’épreuve n’est pas terminée et c’est alors à l’ouvrage – pénétrant et térébrant – de Romain Lemire, Clément (Goncourt 2026 du premier roman) que nous pensons. Nous trouvons ici – et cela ajoute encore à la richesse du récit – les mêmes ratages successifs, sexuels et sentimentaux, la même difficulté à se (re)construire, et surtout le nouveau défi qui consiste à vaincre la loi du silence, à trouver les mots convaincants. Il faut combattre le déni qu’imposent les autres pour leur propre sécurité, morale, mentale. Devrons-nous, ces voix, toujours les entendre, insistantes, assurées ? « On nous somme de nous justifier. On ne veut plus jamais nous voir ni nous parler. On est vicieuse, on imagine des choses, on projette. On est folle, on est nocive et malveillante, il faut qu’on aille se faire soigner. Si on persiste, si on continue d’insinuer, de médire, de calomnier, on n’hésitera pas à donner à nos questions des réponses judiciaires. On nous assure qu’on fera tout pour nous faire taire. »
Thierry Cecille
Nous aussi, d’Anne Godard
Actes Sud, 238 pages, 20 €
Domaine français Les secrets de la tribu
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Thierry Cecille
D’une manière à la fois simple et – perversement ? – efficace, Anne Godard nous fait pénétrer au cœur d’une famille apparemment privilégiée et sourdement destructrice.
Un livre
Les secrets de la tribu
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

