En français, un mur sans ouverture s’appelle un mur aveugle. En russe, ça s’appelle un mur sourd ». Pourtant, chez le grand-père de la narratrice – appelons-la Polina Panassenko – il semblerait que les murs aient, encore aujourd’hui, des oreilles. Dans les appartements communautaires de Moscou, les familles ont appris à se méfier des autres, on ne parle pas près de la porte d’entrée, ni des cloisons, « ou alors à voix basse ». L’écrivaine et comédienne franco-russe, une plume têtue, joliment rebelle, prend le contre-pied d’une « peur qui se transmet de génération en génération » – un mal qui n’en finit pas de finir. Méfiance et délation : que de l’ordinaire en Russie. Les vieilles dames qui passent la journée sur un banc au bas de l’immeuble ne sont-elles pas appelées « mémés KGB » ? Ce terrible KGB disparu en 1995 et remplacé par un non moins mystérieux FSB… Polina, malgré la terreur de son aïeul, veut les entendre tous ces chuchotements, tous ces silences, tout ce qui ne se dit pas, tout ce que l’on cache, tout ce que l’on oublie, de lassitude ou de force. Cet arrière-arrière-grand-père que l’on est venu chercher une nuit de 1937, qu’est-il devenu, où est-il enterré ? Elle se heurte au mutisme du papy, mais veut tout entendre et tout dire « à voix haute » – d’où le titre de ce second roman – et mieux encore : l’écrire. Après Tenir sa langue, Panassenko poursuit ses recherches sur sa place entre deux mondes, deux langues, et s’oblige à déjouer les règles familiales – faire attention, ne pas se faire remarquer, ne pas critiquer, être comme les autres. Née en Russie, arrivée gamine en France en 2002, elle se demande si l’on peut être l’enfant de plusieurs patries. Avec aplomb et humour, la narratrice affronte seule la tyrannie d’un régime qui a soumis tout un peuple. À 20 ans, elle retourne vivre à Moscou chez son taiseux de grand-père, avec une double mission, être acceptée à l’école du Théâtre national de Moscou, autre lieu tyrannique, et percer une chappe de béton : les secrets qui entourent la disparition d’Ivan Evdokimovitch Rebizov, l’arrière-arrière-grand-père. Dès lors, son récit bascule en un road-trip palpitant dans les labyrinthes des institutions russes, archives nationales, musée du Goulag, archives pénitentiaires de Khabarovsk, tout là-bas en Extrême-Orient ; ses rencontres avec Mikhaïl et Andreï, des bénévoles qui s’acharnent à « réparer le monde », comprendre : aider ceux qui cherchent leurs morts sur les sentiers de la Kolyma, jusqu’à la Serpantinka, le camp d’extermination des « ennemis du peuple », rien que des victimes de la répression soviétique.
Les archives ont leur propre langage qu’il faut apprendre à décrypter – traduire. De page en page, les comptes rendus d’interrogatoire préfabriqués dessinent une absence, celle d’Ivan Evdokimovitch Rebizov. Et puis, il y a cette photo que la narratrice a dérobée d’un dossier. Elle la montre à son grand-père : « Pendant qu’il met ses lunettes, j’essaie de me calmer. Il approche la photo de ses yeux. Et vient un silence. Ce n’est pas le même silence que l’instant d’avant. L’instant d’avant, on n’avait rien à dire. Maintenant, on ne peut plus parler. » Émotions.
Martine Laval
À voix haute, de Polina Panassenko
L’Olivier, 260 pages, 19,50 €
Domaine français J’écris ton nom
À 20 ans, Polina Panassenko retourne où elle est née, à Moscou. Elle remonte le temps, défie les distances et les obstacles à la recherche de son arrière-arrière-grand-père, victime du Goulag. Impressionnant.

