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Domaine étranger L’origine du monde

novembre 1014 | Le Matricule des Anges n°158 | par Thierry Guichard

Dans son nouveau roman, Rick Bass sonde autant la terre que le cœur humain, la nature que la littérature et livre une métaphore puissante de son art de l’écriture. Plongée au cœur de la création.

Toute la terre qui nous possède

On pourrait d’abord parler de la langue nouvelle avec laquelle Toute la terre qui nous possède s’écrit. Neuve, dans le sens où Rick Bass nous avait habitués à plus de concision, allant parfois même vers le murmure (Dans les monts Loyauté). Ici, l’écrivain américain ne lâche pas la phrase, l’enroule comme pour mieux tenir face à nous le monde fragile où les vivants et les morts se tiennent ensemble, dans le sable ou le sel du désert texan ou d’un lac asséché. Ou comme si la phrase, tant qu’elle ne s’achève, maintient en vie ceux qui vont mourir. Ainsi de Clarissa, à la fin des années 60, dont la peau diaphane marque son caractère fantomatique. Clarissa que Richard emmène chercher les vestiges anciens que sont les fossiles ou qu’il conduit sur le lac de sel contempler, sous le prisme de la lumière rasante, l’incroyable spectacle coloré des squelettes de voyageurs pris par le sel des années auparavant et recouverts de cristaux et face à quoi on peut se dissoudre telle Eurydice aux portes de la vie : « De temps à autre, elle rentrait se cacher dans la tente, son cœur battait à tout rompre ; mais là aussi, elle prenait peur, se sentait incroyablement seule, et elle ressortait pour s’installer sur la vieille courtepointe délavée, où Richard l’aspergeait à nouveau, comme s’il la baignait ou la pansait ; dans la chaleur et le soleil qui aspiraient presque aussitôt toute cette humidité, elle avait la sensation d’être pressée ou comprimée par l’action d’évaporation, la libération et l’extraction de l’humidité contenue dans le tissu ; une sensation proche de celle d’être embrassée, ou bien d’être enterrée vive, elle ne savait trop – elle avait envie de faire demi-tour, et pourtant elle désirait aller de l’avant ; elle souhaitait même parfois avoir le courage d’aller vagabonder sur le lac (…)  ».
On pourrait ensuite évoquer ces visions qui saisissent le lecteur et l’enchantent dans ce mélange d’incongruités et de justesse qui leur donne une force incroyable. C’est la signature de Rick Bass que l’on retrouve dans cet imaginaire libératoire. Ainsi, la découverte par un archéologue amateur, d’un chariot tiré par deux chevaux, poussé par une femme et dans lequel gît un homme. Chariot venu d’un siècle antérieur, momifié comme le sont aussi les bêtes et les humains, par le sable d’une dune mouvante qui, aussitôt après avoir exposé son trésor, le régurgite comme si squelettes et chariot étaient absorbés dans le sablier géant des siècles. Ainsi l’apparition d’un éléphant une nuit d’octobre 1933, au milieu du lac de sel près duquel Marie lutte pour trouver le sommeil : « dans la nuit et la lassitude des choses tout juste éveillée, elle oublia un instant qui et ce qu’elle était devenue, et crut qu’elle était à nouveau une jeune fille. La lune brillait au-dessus du lac. Elle écouta plus attentivement tandis que le son se séparait de l’absence de son et que son sommeil se séparait de son état de veille. Un énorme animal bossu se débattait et avançait par à-coups brusques sur le lac, cheminant puissamment au travers du marais flottant de sel illuminé par la lune. (…) il y avait un éléphant dans le lac, avec d’immenses oreilles qui battaient, de longues défenses brillantes comme des cimeterres, et une trompe qui s’agitait dans tous les sens. »
On pourrait souligner combien ce lac Juan-Cordona, tel le Baïkal sur un autre continent, rend poreux le monde des morts et permet de lier ensemble le temps humain et celui de la planète tout entière. Géologue de formation, comme l’est ici Richard dont le prénom évoque celui de l’auteur, Rick Bass lance ses phrases comme autant de sondes géologiques qui viendront rendre au lecteur sa place dans l’immense éternité terrestre. C’est plus que saisissant, c’est fascinant. D’autant que la fiction tisse des liens parfois inattendus entre l’humain et l’animal qui finiront par se rejoindre…
Et enfin, on pourrait insister sur la fréquence des métaphores dans ce roman qui reprend en lui toutes les thématiques de l’écrivain : le temps, le désir, l’amour, la nature. Métaphores qui désignent que le roman tout entier en est une aussi : celle de la littérature comme moyen d’accéder au grand mystère, aux disparus, à l’origine même de la vie, à l’eau pure d’avant l’apparition des hommes.
On pourrait dire tout ça ou ne rien dire du tout : ce roman-ci ne cesse de croître une fois lu, déploie une telle constellation d’images et d’expériences qu’on aimerait n’avoir pas en parler pour rester hagard et rêveur dans sa lumière et sa chaleur.

Thierry Guichard

Toute la terre qui nous possède
Rick Bass
Traduit de l’américain par Aurélie Tronchet
Christian Bourgois, 440 pages, 22

L’origine du monde Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°158 , novembre 1014.
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