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Théâtre Podalydès - Charnet : frères de parole

février 1994 | Le Matricule des Anges n°7 | par Thierry Guichard , Laurence Cazaux

Deux comédiens, Jacques Bonnaffé et Denis Podalydès se battent depuis plus d’un an pour faire découvrir le premier livre d’Yves Charnet, Proses du fils. Quand le théâtre joue les éditeurs de la parole, histoire d’un accouchement par la voix.

Proses du fils

Je suis tombé de ma mère. Pomme pourrie dans le panier percé du cri. Ame béante et bouche à zéro. » Il s’agite l’idiot, les yeux ronds et blancs tellement ils s’ouvrent dans le décor noir de la scène. Il invective les cieux, il se recroqueville, il se crispe autour d’une parole absente : « Notre défaillance fait de nous des êtres béants » et il se secoue, l’idiot bâtard sur la scène sombre, sous la lumière d’un projecteur latéral. Denis Podalydès (l’anti-héros de Versailles, rive gauche) dans un corps à corps charnel avec la langue folle de Proses du fils a investi la parole d’Yves Charnet.
Paru en partie d’abord en revue, Proses du fils est sorti à l’automne dernier aux éditions de la Table ronde (cf Matricule N°5). Cru, violent, fruit de dix ans d’écriture, ce recueil de textes dont il n’est pas nécessaire de savoir si oui ou non ils constituent de la poésie doit beaucoup au travail de Denis Podalydès et de Jacques Bonnaffé. L’aventure est peu banale. Après une représentation des Originaux (mis en scène par Podalydès et Rist à Chaillot), Yves Charnet et son acteur fétiche ont tenté de retracer pour nous les voies qui ont conduit à l’émergence de ce texte. D’un côté, Denis Podalydès, comédien khâgneux, encrassé de la fatigue d’après représentation, de l’autre Yves Charnet, ancien d’ENS ennivrant de paroles qu’aucune nuit ne semble pouvoir moucher.

Comment est venue l’idée de mettre en jeu ce texte pourtant si intime ?
D.P. J’ai reçu les textes d’Yves en photocopie. Je me souviens, j’étais dans le jardin de mes parents et j’ai commencé à les lire à haute voix. En écoutant, j’ai trouvé que ça sonnait bien, puis de mieux en mieux. J’ ai écrit à Yves pour lui dire qu’il fallait faire une lecture à voix haute. Le bâtard me paraissait être un personnage très théâtral. Je voyais tout un drame se constituer par fragments. A l’époque, je travaillais déjà avec Christian Rist et nous étions en résidence à l’Athénée. Nous devions présenter des lectures publiques de textes contemporains. Alors j’ai proposé Proses du fils. Dès le début j’ai décidé de ne pas le faire seul parce que je trouvais que la force de ce texte dépassait mes moyens et exigeait une cage thoracique en fusion. J’ai tout de suite pensé à Jacques Bonnaffé. J’imaginais des voix féminines aussi. Il y a une foule de personnages très très forts là dedans. La première lecture a eu lieu le 23 avril 1992 avec Marie-Armelle Deguy, Jacques Bonnaffé, Christian Rist et moi.
Mais le texte n’avait pas été publié à cette époque…
Y.C. Quelques pages avaient été publiées par Michel Deguy dans sa revue Po&sie (N°57). Je connaissais bien Denis, j’avais besoin qu’il lise ça, qu’il y ait ce regard, j’ai une très grande confiance en lui. Mais c’est vrai que sa proposition, au début, je l’ai trouvée assez étrange ; j’étais méfiant vis-à-vis de l’existence théâtrale bien sûr, mais aussi littéraire de mon texte, je ne savais pas ce que ça valait. Denis est venu chez moi me convaincre.
D.P. Le deuxième choc pour moi ce fut quand Yves m’a lu un extrait. Tout de suite j’ai eu le sentiment d’entendre une voix qui avait trouvé sa forme plastique. Une voix qui ne sentait plus l’encre.
(à Yves Charnet :) Tu les avais lus à haute voix, tes textes, quand tu les écrivais ?
Y.C. Oui mais sans écouter.
D.P. (à nous) J’ai enregistré Yves et la casette de ces enregistrements je la garde précieusement. On entend Yves qui parfois dit : « Ah non, ça je ne peux pas le lire ». Je m’en suis servi pour monter Proses du fils.
Pour vous, Yves Charnet, ce travail avec les acteurs a changé beaucoup de choses ?
Y.C. D’abord j’ai appris à me séparer de mon texte. Ce n’est pas toi qui parle, mais des fantômes de toi. Ces lectures ont constitué un livre en creux. Après les quelques lectures que nous avons faites, les spectateurs voulaient acheter le livre…
D.P. A l’Athénée ça a été fou. Il y a eu plus de deux cents personnes pour la lecture d’un texte dont personne n’avait lu une ligne.
Y.C. Cette lecture a plus importé que le livre. Dans une autobiographie, plus l’auteur se représente, plus il se dépossède. Or là, le fait que Jacques Bonnaffé puisse s’emparer de ce texte alors qu’il n’a pas la même histoire que la mienne m’a montré l’autonomie de cette histoire.
Finalement, je me suis retrouvé dépendant de l’écoute de Denis pour pouvoir continuer l’écriture de Proses du fils.
Cette lecture à l’Athénée est à l’origine de la publication à La Table ronde ?
Y.C. Denis Tillinac (directeur de La Table ronde, NDLR) a été le seul éditeur à s’être déplacé. Il avait lu les extraits du texte parus en revues, mais c’est en entendant le texte qu’il a décidé de le publier, c’est là qu’il a vu que ça tenait.
D.P. Après chaque lecture, il y avait de véritables chocs : des gens venaient demander un autographe à Yves. Ils avaient l’impression de partager un secret. Nous avons joué Proses du fils une dizaine de fois et c’était à chaque fois un texte différent, un livre différent.
Denis Podalydès, avec ce travail vous avez endossé, en quelque sorte, le rôle d’un éditeur. Un éditeur de la voix…
D.P. Cela me semble d’utilité publique pour un acteur de publier par la voix des textes auxquels on n’a pas forcément accès sinon.
Je lis beaucoup c’est vrai. En ce moment c’est Bergounioux. J’avale des livres. C’est mon passé d’étudiant khâgneux qui ressort. Au début, je séparais totalement mon activité littéraire de mon travail d’acteur ; j’avais peur qu’on me renvoie l’image du raisonneur qui fait chier tout le monde avec sa culture.
Vous êtes tenté par l’écriture ?
D.P. De 16 à 23 ans, j’ai vraiment cru être écrivain. Avec mon frère, on avait même voulu fondé une maison d’édition qu’on appelait les Editions Poda. J’ai écrit 12 pièces et un livre pour relater ma rencontre avec Rimbaud. J’avais même passé un temps fou pour faire la reliure, composer la quatrième de couverture. Et puis en arrivant en khâgne j’ai cessé d’écrire. En lisant Yves, j’ai vu ce que c’était un véritable écrivain.

Podalydès - Charnet : frères de parole Par Thierry Guichard , Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°7 , février 1994.