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Nouvelles Virginie

février 1994 | Le Matricule des Anges n°7

Né en 1968 à Cologne (Allemagne), Jérôme Yager est journaliste à la télévision (Euronews), à la radio (RFI) et écrit pour le compte de quelques publications françaises et allemandes. C’est la première fois qu’il est publié. Il dit écrire pour s’ouvrir l’esprit et poser des questions que son métier ne permet pas de poser par manque de temps ou de place. Apprécie particulièrement Paul Auster, Henry Miller, Thomas Mann et les surréalistes français. Dernier livre acheté : Mr Vertigo de Paul Auster.

Je pense à elle, qui m’entraîna alors que je pénétrai à peine dans la bibliothèque municipale. Ce jour-là je voulais consulter le livre d’Otto Zinowatz sur le phénomène du plagiat à la belle époque de l’Empire Austro-Hongrois. Ce livre m’était tombé sous la main quand j’étais obligé de restreindre mon appétit et de passer mes journées dans des endroits publics pour réprimer ma rage, ma faim. Affichées dans les bibliothèques municipales, les pancartes les plus restrictives appelaient au silence. Bec cloué, j’y passais ainsi des journées entières. A défaut d’apaiser les grognements de mon estomac ces appels à l’ordre alimentaient mes idées les plus noires. Noires comme les pralines dont parlait Zinowatz dans l’ouvrage que j’avais déniché et que je feuilletais souvent, tant il était plein de précisions et de détails futiles. L’auteur y soutenait la thèse que le pâtissier parisien Le Nôtre avait copié la plupart des recettes de confiseries sur le Viennois Demel. Pour un fin amateur de littérature un vrai régal, car l’ouvrage était rédigé à la façon d’un roman policier. Mais ce jour-là, bernique.
Elle s’appelait Virginie, me lançait des livres dans les bras en me disant de faire comme elle : les replacer à rebours de l’alphabet. Déplacer des pans entiers de livres, et ce dans le plus grand silence. Amoureux de ses jambes drapées dans des bas de papyrus, je la suivis, empli de gratitude, lorsqu’elle me prit par la main, notre sublimation d’acte amoureux terminée.
Dehors les éléphants s’embouteillaient dans un grand bruit de pets à répétition et Virginie me tira dans la bouche puante d’une haleine métropolitaine. Elle sauta dans la rame ; lorsque retentit la sirène de fermeture, les lèvres de caoutchouc se refermèrent avec un gémissement sur mon bras. C’est là que j’ai perdu ma main.
« Elle repoussera », dit-elle pour me consoler, mais ce ne serait plus jamais la même chose. La bête nous recracha à Odéon. A pas de sauterelle, pour éviter les quelques gouttes de pluie acide, notre course folle s’arrêta l’instant d’une brève collation dans une pâtisserie de la rue de l’Ecole de Médecine. Trop petite pour notre appétit, la pâtisserie. C’est Virginie qui entra seule. Je claquai ma tête contre la vitre et observai deux guêpes vagabonder de gâteau en gâteau. A petits pas les insectes s’approchaient de l’éclair que je convoitais. Je voulais prévenir Virginie. Le mouvement de ses lèvres, qu’avait-elle donc de si passionnant à raconter, me ficha dans un état d’hypnose. Ses seins-pâte-de-millefeuille, ses yeux amandes, recouvert de crème et de macepain vert clair, elle ressortit, m’offrit une truffe en chocolat qu’elle avait choisie de conserver dans son corsage. Avait-elle eu l’occasion de consulter l’ouvrage Chocolart de Benjamin Lascase qui s’était évertué à si bien expliquer que seule la chaleur des seins taille 95 B conserve le goût et la tendresse de cette praline. M’avait-elle observé, alors que je consultais cet ouvrage à la bibliothèque ? Encore tout étonné de cette coïncidence, ma main avait repoussé, grâce à la pluie et à mes phantasmes.
Aux tuileries nous sommes allés, à pied, toujours en courant, elle, me tirant par la manche pour aller voir le manège. Le ciel crépusculait déjà et jetait des taches de cendre aux endroits que le jour avait déjà abandonné à l’ombre. « Pourquoi ? », hurlai-je, « révolte sociale, boycott gauchiste ou dépression ? »
Pour seule réponse, encore, une truffe tiède empalée sur mes canines. Des truffes Le Nôtre, quel régal. La nuit était tombée, comme tombent les tomates mûres à Villa Real (1). Un livre glissa de ma poche. Virginie se baissa pour moi, dévoilant à l’instant d’un éclair-suivi-d’un-tonnerre-immédiat les rubans roses foncés de ses jarretelles.
C’était le livre fétiche d’Otto Zinowatz sur le plagiat. Il avait dû trouver refuge dans la poche trouée de mon manteau. Sur sa couverture se dressait l’aigle bicéphale de la double monarchie autrichienne. Quel drôle d’oiseau. C’est l’aigle impérial, dis-je à Virginie plus amusée qu’impressionnée par l’héraldique. Il faut le ramener : vite, c’est du vol !
« Mais pourquoi, lui lançai-je, je l’ai emprunté, je peux le rendre à la bibliothèque dans trois semaines. » Qu’attendait-elle de sa curieuse révolte ? Après qu’elle m’eût qualifié de sentimentaliste pragmatique, elle consentit enfin à m’expliquer sa philosophie. C’est à l’envers qu’elle voulait vivre, retourner les choses. Par le retournement des choses, le vie deviendrait contraire. Les institutions publiques (les bibliothèques), les transports urbains autant que le sable, le vent et l’eau. Imagine-toi, disait Virginie, que les réactions chimiques qui font le sable et l’eau soient inversées, alors peut-être que l’eau serait du sable et le sable de l’eau, il y aurait des océans de sable, le vent serait de verre, le verre de la levure, la nuit une crème de chocolat noir où brilleraient des pépites de lait. Ainsi le gâteau au chocolat serait un morceau de nuit, d’une tiède, douce et sucrée nuit. Imagine ! hurlait-elle proche de l’extase. Et que serait alors une praline Le Nôtre lui murmurai-je, la main au col ?
Elle se remit du bleu sur les lèvres avant d’éclater de rire : ne le sais-tu pas, tête de nœud ? Sur ce elle m’embrassa et s’enfuit en trébuchant sur le pavé mouillé. Il faisait nuit.
Le Nôtre. LE NOTRE, à l’envers EL ERTON. Erton ! Bien sûr, le fin stratège madrilène qui a défait les Espagnols à Cuba. Le traître qui est passé du côté des Américains en 1897. Lors du siège de Cienfuegos ce fourbe pâtissier de Salamanque avait préparé pour l’état-major de l’armée assiégée des truffes au chocolat empoisonnées, cheval de Troie des temps modernes. Ces toutes petites pralines avaient ouvert toutes grandes les grandes portes de la ville et marqué le début d’une nouvelle histoire.
Ma main avait fané. Le livre s’écrasa au sol. Quel imbécile je faisais. Virginie voulait-elle inverser vie et mort, plagier la vie en me faisant avaler l’absence de vie, une concentration de nuit noire ? Il pleuvait de l’eau. De l’eau, et rien d’autre. Fichue flotte.
Je pense à elle, qui, alors que je pénétrai dans la bibliothèque, m’entraîna.

(1) A Villa Real, chaque année la population se livre une bataille de tomates. Plusieurs tonnes de tomates sont ainsi jetées sur les gens et les immeubles. Toute la ville prend la couleur rouge tomate.

Virginie
Le Matricule des Anges n°7 , février 1994.