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Nouvelles Au bord de l’amour

octobre 1994 | Le Matricule des Anges n°9

Né en 1951, Jean-Paul Damaggio est instituteur dans le Tarn-et-Garonne. Auteur d’un livre d’histoire en 1989, il est passé par l’autoédition pour ses textes littéraires. Apprécie plus particulièrement L. Sciascia, Montalban, J.-P. Domecq. Dernier livre acheté:Qui je suis de Pasolini (Arléa).

Allongé au bord de la piscine municipale, il relisait : Au Bord du politique Instinctivement, à un moment il finit par lever les yeux de son livre et il croisa son regard, à elle, qui peut-être à cause de cet échange décida de s’installer à ses côtés. Depuis longtemps, il ne connaissait d’elle que ce regard incomparable qu’il avait cependant perdu de vue depuis plus d’un an. Jamais il n’avait entendu le son de sa voix sauf pour des « bonjour » pleins de banalité.
Est-ce que ça vous dérange si j’enlève le haut de mon maillot ?
La réponse fusa aussitôt
Oui, car vos seins risquent de détacher mes yeux des vôtres.
La réponse fusa d’autant plus vite que jamais, d’aussi loin qu’il se souvienne, il ne l’avait vu accomplir un tel acte, acte qui généralement ne le gênait pas. En plus de son merveilleux regard (inévitablement plus beau que tout), il se souvenait de quelques autres particularités de cette femme étrange. La silhouette par exemple lui était si familière qu’il la pressentait dans n’importe quelle foule. Sans penser le moins du monde à elle, il lui arriva de la découvrir au milieu des clients d’un supermarché. Naturellement, tout ceci n’aurait rien d’extraordinaire s’il s’agissait d’une connaissance proche mais, pas même son nom, il ne pouvait épeler. Dans son aspect extérieur, il connaissait aussi très précisément sa façon de nager la brasse coulée. La lecture du Bord du politique, toute aussi passionnante qu’elle soit, ne lui avait jamais empêché d’observer les nageurs. Le crawl uniformise les comportements sur l’eau tandis que la brasse coulée révèle sans nul doute toute une personnalité. Le crawl semble une extension voire un allongement du geste naturel de tout nageur, geste semblable à celui du chien. Inversement, la brasse, méthode plus sophistiquée révèle mieux le mode de respiration de chacun surtout quand elle est coulée. Ainsi, certains arrivent à faire deux brasses avant de reprendre souffle, d’autres au contraire ne font que de petits gestes pour inspirer toutes les secondes et on voit alors la tête sortir par brusques saccades hors de l’eau. Celle qu’il avait observée tout au plus une vingtaine de fois, faisait preuve d’une élégance exemplaire en trois domaines : la régularité, la détermination et la tendresse. Régularité qui virait peut-être à l’application scolaire. Détermination qui, sans broncher, lui faisait tenir son rythme trente minutes. Tendresse dans sa manière de rentrer la tête dans l’eau. Quand elle usait du crawl, il lui semblait qu’elle voulait ainsi cacher son destin. Dans ce cas, elle perdait toute sa détermination ce qui tenait peut-être à la fatigue particulière que causait cette nage.
La réponse fusa aussitôt. Pour quelles suites ou conséquences ? Prenant un air à peine provocateur et peu habituel, elle commença par saisir délicatement les bretelles de son maillot, les rabaissa sur le côté et enroula l’ensemble soigneusement jusqu’à la taille puis se coucha sur sa serviette, dos au soleil.
Lui, tout aussi délicatement, se leva, se dirigea vers la piscine et plongea. Sans hésiter, il décida de nager comme à son habitude - tout au plus deux heures au lieu d’une heure trente. Pour marquer son propre rythme, il décida, pour cett fois, de se rabattre sur la chanson de Jacques Brel qu’il avait apprise, à quelques jours près, vingt-quatre ans avant. Mentalement il reprenait : Ne me quitte pas (inspiration), tout peut s’oublier (inspiration), oublier le temps (inspiration), des malentendus (inspiration)… Il allongeait un peu la fin des dernières syllabes pour ajuster sa lenteur au rythme de la chanson. Ne me quitte paaaas, tout peut s’oublieeer… Cette chanson portait en elle un paradoxe qu’il adorait : alors qu’elle affirme que tout peut s’oublier, d’un tour de disque elle s’imprègne à jamais dans les mémoires ! Bref, cinq ou six brasses lui suffirent pour appartenir pleinement au monde sous-marin. Là, loin de tout, en cette heure de faible fréquentation de la piscine, il pouvait se souvenir sans broncher que deux ans avant, il lui avait glissé à elle, un mot tendre - du moins tendre à son humble avis. Jamais elle n’avait répondu sans que cela ne change en quoique ce soit ses sentiments (il l’en avait avertie d’ailleurs). Que pouvait-elle faire de son côté maintenant ? A l’autre bord de la piscine, elle avait dû entamer son propre exercice. Lui, aidé par sa chanson, restait plus sous-marin que jamais. Tout en nageant, il se souvint qu’il ne redressa pas la tête instinctivement mais qu’une phrase lui avait fait lever les yeux de bonheur : « La communauté des égaux n’est pas un but à atteindre mais une supposition à poser au départ et à reposer sans cesse. » Comme toute phrase, elle était devenue un plaisir uniquement à la suite de bien d’autres, en symbolisant tout d’un coup une part de la démarche révolutionnaire de Jacques Rancière. Arrivant au bout d’un long voyage de quelques pages elle disait qu’il fallait poser et reposer sans cesse ce à quoi il tenait beaucoup ! Vertu de quelle répétition ? Une brasse suit une brasse, pourtant, peut-être l’espace d’un instant, telle brasse n’a plus rien à voir avec celle d’avant ni avec celle d’après. parfois, l’espace d’un instant un jour n’a plus rien à voir avec celui d’avant ni avec celui d’après. La répétition se présente le plus souvent sous l’angle de la prison, il s’agit de la répétition de l’habitude. Les exceptions adorables se répètent suivant les incertitudes du hasard, il s’agit alors de la répétition de l’anti-routine. Revenant à la nage, ilpoursuivit son dialogue intérieur à la recherche de la vraie différence entre le crawl et la brasse. Et si elle opposait le contenu de l’un (le masculin) aux fragmentations de l’autre (la féminine) ? Dans ce cas, le nageur glisse sur l’eau comme une barque qui avance, poussée par un moteur silencieux.dans l’autre il surgit puis plonge et répète ce rythme à deux temps.
Quand il refit surface, il s’accrocha au bord puis jeta un coup d’œil vers sa serviette et surtout vers celle de sa voisine. Elle avait disparu ce qui ne pouvait l’étonner puisqu’elle restait rarement plus d’une heure à la piscine. Après s’être brièvement essuyé, il reprit son livre. Un petit papier soigneusement plié y avait été glissé. Il le déplia et lut : « A votre mot, maintenant si ancien, je n’ai jamais répondu pourtant je crois que je vous aime. J’aurai voulu pouvoir me souvenir de mon nom, de mon prénom et de mon adresse pour vous les confier, malheureusement j’ai un trou de mémoire. Cela tient sans nul doute à l’amour lui-même dont la raison d’être ne peut s’appeler qu’intermittence. »

Au bord de l’amour
Le Matricule des Anges n°9 , octobre 1994.