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Domaine étranger Fin de course

décembre 1994 | Le Matricule des Anges n°10 | par Philippe Savary

Avec son 4° texte publié en France, Marco Lodoli perpétue sa dissection du désordre intérieur. Nouvelle mise en perspective d’un péril annoncé.

Courir, mourir

L’écrivain de cette fin de siècle semble confronté à un terrible dilemme : d’un côté la certitude d’être un représentant privilégié de la conscience d’une époque. De l’autre, la nécessité de courir après d’énigmatiques chimères pour se persuader de la valeur d’un hypothétique avenir. Ainsi, certains livres paraissent tirer inexorablement vers le creux d’un abîme, celui du questionnement, gorgé d’espoirs et de vide à la fois où, tel un balancier, la place de chacun dans ce monde semble promise aux affres de la fatalité. C’est le cas de Courir, mourir le dernier et court roman de Marco Lodoli. Depuis Chroniques d’un Siècle qui s’enfuit (P.O.L, 1987), ce jeune auteur italien n’a eu de cesse d’arpenter en funambule les marges d’une réalité fragile et fugitive, de s’arrêter sur les cassures, les brisures, les fissures d’une existence qui ne demandait qu’à croître. Il y a dans cette quête la vibrante alarme d’un désastre annoncé. Courir, mourir s’apparente à une vaste scène à plusieurs dimensions au centre de laquelle la vie embrasse attentes et infortunes. Au premier plan, le narrateur, Cesare, qui entre en piste pour participer à un marathon par couples intitulé « Deux pour le monde ». Métaphore parfaite d’un long voyage intérieur. Il choisit de se lier avec sa seule compagne, Betta, une chèvre qu’il a recueillie. Ce sont les préparatifs à cet effort à l’écoute de soi-même, ces jambes qui avancent comme « une paire de ciseaux dans du papier » qui révèlent en arrière-plan les distorsions d’une vie fragmentée. Il y a des bribes de souvenirs qu’il est bien imprudent d’exhumer. Et quelles bribes ! Résumons : un mariage raté, une paternité distante (« Emmène-moi avec toi, je t’en prie. Je ne mangerai pas de glace. Je ne te tiendrai même pas la main. »), des relations tordues avec une prostituée, et une incapacité chronique à communiquer. Sans oublier un emploi perdu de distributeur de journaux pour avoir brûlé des invendus… quand ce n’est pas la forêt qu’il traversait avec sa fourgonnette.
Avec un décor ainsi dressé, drame après tout d’une vie ordinaire, les motifs d’apitoiement ne manqueraient pas. Il y a des vies qui implorent la miséricorde semble nous dire Marco Lodoli. On aurait envie d’ajouter qu’il y a aussi des vies qui cherchent d’autres rivages, bordés d’une mer moins étrangère. Impuissant à saisir le bon mouvement, Cesare est pourtant animé d’un désir « en perpétuelle agitation ». Une phrase fournit peut-être une des clefs de ce périlleux édifice. « Moi, quand je m’assieds, je sens quelque chose de noir qui s’asseoit à côté de moi. Il faut que je me lève et que je m’en aille. »
A l’évidence, Marco Lodoli est un habile duettiste, magicien des mots par lesquels il combat l’obligatoire migraine du temps qui passe.
Courir, mourir n’est pas seulement le roman d’un homme défait qui tente de fuir son propre naufrage. C’est le terrible constat d’une époque figée, impuissante à se référer à une mémoire capable de libérer une quelconque foi regénératrice. Aucun personnage n’a vraiment d’existence. Chacun semble résigné à rechercher la satiété du temps présent. Mais bizarrement, c’est de cette incapacité à sortir de cette vie percluse que les personnages tiennent toute leur consistance.
Au-delà de cette parabole de notre temps, guetté par l’agonie et l’apocalypse, Marco Lodoli déploie un singulier talent de maître d’ouvrage. Sans cynisme, Courir, mourir est un texte abouti. La parfaite construction du récit (soutenu, équilibré), sa richesse d’inspiration (pertinente, drôle, calamiteuse) font de cet univers délétère une éclatante revanche sur la vie.

Courir, mourir
Marco Lodoli

traduit de l’italien
par Martine Guglielmi
116 pages, 90 FF

Fin de course Par Philippe Savary
Le Matricule des Anges n°10 , décembre 1994.