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Nouvelles Des roses en son jardin

juin 1996 | Le Matricule des Anges n°16

Luis Arthur (pseudonume) a joint une lettre dont voici quelques extraits : « L’histoire que je vous envoie, c’est à quelques variantes près, la mienne, dans une écriture distnaciée, affranchie… Je viens d’avoir dix-huit ans. Mieux vaut ne pas parler de moi, il n’y a que de la tristesse et de la révolte. Les livres ont été ma seule consolation de vivre. Récemment quelques moments de joie avec Stratis Tsirkas Cités à la dérive, Emmanuel Roïdis, La Papesse Jeanne, Vassilis Alexakis, La Langue maternelle et toujours Didier Daeninckx que j’avais commencé à lire pour emmerder la vieille, une révélation pour moi ! ».

Une indigestion à en crever ! Dégoût. Dans les allées du parc, elle lui récitait du Ronsard.À son âge, de telles niaiseries !… Putain de littérature ! Putain de roses ! Putain ! Non, pas putain ! C’est vraiment lui faire trop d’honneur, putain, elle en est vraiment incapable.
Le domaine est envahi de rosiers.Partout des roses et des roses, une procession, une rage de roses, de toutes couleurs, de toutes formes, de tous parfums. Sa folie à la vieille, sa manière à elle, qui aime Colette, d’emmerder le vieux, de lui faire comprendre qu’il existe si peu, si peu. Souvent le soir, lors d’un dîner au long cours, elle se casse sous le prétexte impérieux d’aller soigner ses roses.Elle plante à table le vieux et ses couillons d’invités à costumes griffés.
La vieille a épousé le vieux par intellectualisme.Je ne peux pas les imaginer jeunes, ces deux tordus ! Leur mariage, une vue de l’esprit et un calcul. Elle, l’intellectuelle arrogante épousait le non-conformisme du fric, lui l’industriel richissime s’alliait le capital-savoir. Couple d’enfer, les vieux : respectable terrorisme de l’esprit, de l’habit et de la fortune, mépris des lois du vulgaire.Tu n’as pas intérêt à hausser le ton, sinon, paf ! tu te prends en plein cœur une flèche assassine, la vieille sait très bien viser.Le vieux est plus lent, plus lourd, tout aussi écrasant.
Et ces deux enfoirés ont réussi à me concevoir.Je n’ai pas eu la chance de ne pas être, d’échapper à leur regard de glace.Ils ne m’ont jamais souri… Quant à m’aimer, je crois qu’ils ignorent tout autant ce mot - ridicule - que le nabot que je suis.
Alors longtemps je me suis couché de bonne heure.Seul, seul, toujours seul.Quand j’étais petit, le chauffeur du vieux me conduisait à l’école privée, - est-il besoin de le préciser ? - avec la caisse paternelle. On m’interdisait de jouer avec les autres dans la cour de récréation.Je n’ai jamais eu le moindre copain. « Toi, tu n’es pas comme nous », me reprochaient les autres.Pourtant j’aurais bien voulu, moi aussi taper dans une balle… Oh, c’est d’un vulgaire ! J’ai grandi, seul, au château, entouré de maîtres de ceci, de cela.Il fallait m’occuper, me cultiver, secouer mon esprit endormi, paraît-il ! « Cet enfant est d’une stupidité déconcertante » répétait la vieille qui a gâché toute mon enfance.
J’ai pissé sur tous ses rosiers et j’ai chié, oui, chié, sous les plus beaux, j’y ai semé les plus beaux étrons après que la vieille avait renvoyé Fernand.Le fils de Fernand devait venir jouer avec moi, Fernand m’avait promis qu’il l’amènerait avec lui. Je l’aimais beaucoup, Fernand, le seul qui m’ait parlé avec un peu de chaleur. Je savais que son fils et moi, nous allions devenir copains. Je l’attendais, je me réjouissais, j’étais tellement heureux, je l’ai dit à la vieille.J’étais très petit, il est vrai. La vieille garce a viré Fernand, qui avait osé abuser de sa confiance. Ce ne sont pas ces gens-là qui vont faire la loi.Pour elle, 89 c’est dans les livres, ou encore une vue de l’esprit. Elle, la vieille peau, elle a dû arriver directement dans un berceau, la soie, le château, immédiats, elle n’a pas dû passer par les tripes et boyaux de madame sa Mère, encore une drôle de bonne femme, ma grand-mère, à ce qu’ils m’ont dit ! On ne se mélange pas avec ces gens-là ! Excellent !
Humaniste, la vieille littéraire ! Tu parles.Je ne l’ai entendu prendre la parole que pour humilier.J’ai eu mon compte, moi aussi, quand j’étais môme. Puis, l’âge aidant, je suis devenu aussi vif qu’elle à fleuret acéré. Attention, ça tranche dans le vif ! Et eux, les chers collègues et néanmoins amis qu’elle infligeait au vieux, pour parler, ils parlaient, littérature d’abord, encore et toujours.Le vieux se figeait dans un silence qu’il drapait de sa dignité.Puis venaient les histoires de couloirs très étroits de l’université, copains coquins. Le vieux se détendait, il excellait dans son rôle de friqué demeuré qui régale la compagnie.Il leur servait un Saint-Émilion de sa réserve personnelle, un nectar auquel leur salaire d’universitaires ne leur permettait pas même de penser.En fin de soirée, l’université, de plus en plus débraillée, braillarde, quittait ses mines jansénistes.La vieille, la bouche en cul, se taisait, elle ne buvait que de l’eau évidemment et avalait sa défaite et sa rage.Le vieux exultait, il en rajoutait, comme toujours ! Moi, je buvais et je m’en allais.Je n’avais pas ma place au festin dévasté.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure, seul ! Jusqu’à l’arrivée d’Ilyas ! Dans ses yeux, dans ses bras, j’ai appris que j’existais j’ai oublié le dur devoir de respirer.Ses caresses, jamais reçues avant lui, m’ont appris la douceur, la chaleur, la tendresse d’un corps aimant.Ilyas au jardin m’a même appris à aimer les roses. La vieille, elle, oubliait ses chères fleurs, ne voyait plus que son jardinier, ce que je n’avais pas remarqué.Lui, elle n’a pas réussi à le déguiser, tablier bleu et chapeau de paille.Il lui a résisté tout de suite, il a travaillé, il l’a travaillée, elle a résisté, il l’a sautée au pied d’un rosier blanc.
« Que veux-tu, petit, m’écrit-il, j’ai lu L’Amant de Lady Chatterley, je ne m’en suis jamais remis.Je rêvais de m’envoyer en l’air avec une dame de la haute.Ta mère était la femme rêvée, mais les vieux fantasmes ont la vie courte et ta mère a la chair triste ; toi, tu n’étais pas prévu au programme, ce doit être mon côté cinéphile italien.Alors, ciao Candide, je n’ai plus à foutre qui que ce soit au château (ton père ? non, ce serait au-dessus de mes forces !) Je m’en vais reprendre ma vie de marin grec. Je m’étonne même de t’écrire ces quelques lignes… »
Depuis que j’ai lu le mot d’Ilyas, je n’arrête pas de dégueuler, toute la bile avalée, accumulée depuis mon enfance.Ilyas, traditore, je me fiche que tu aies baisé la vieille, il n’y a que toi pour l’appeler « ma mère » ; ça me fait plutôt marrer, la vieille peau, le cul dans la terre, les cuisses à l’air sous un rosier très épineux, j’espère… Tu ne devais pas, tu n’avais pas le droit de partir sans me le dire, Ilyas.Tu es parti sans rien me dire. Je te croyais plus élégant ! Mensonges, insolences ordinaires, je n’ai bouffé que cela depuis mon enfance qui n’a rien eu de tendre.J’ai mal de m’être trompé, d’avoir cru en toi.Je vais partir, moi aussi.Adieu les vieux, je ne vous connais plus ! Y a-t-il sur cette terre quelqu’un à qui l’on puisse faire confiance ?Je le saurai peut-être avant de mourir…

Luis Arthur

Des roses en son jardin
Le Matricule des Anges n°16 , juin 1996.