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Domaine français Les belles de Saison se ramassent à la pelle

juillet 1997 | Le Matricule des Anges n°20 | par Didier Garcia

Après les nouvelles dérangeantes de Présents et autres orifices, Olivier Saison revient avec un long roman délirant digne du meilleur Vian. Époustouflant, et décapant.

Au volant de sa Buick rouge, Knut Gates, « assez vieux pour avoir des poils là où il faut, et même aux endroits inutiles », découvre « un réel multidirectionnel, à la carte », avec pour tout viatique une valise pleine de billets de banque (un passeport qui fait s’ouvrir aussi bien les frontières que les cuisses des filles)… Ainsi pourrait être résumé le premier roman d’Olivier Saison. Une variante plus audacieuse, mais aussi plus proche du délire verbal dont est fait ce roman, consisterait à ne juxtaposer que les titres des chapitres : Un, Deux, Zéro, 53,6, Trente-sept, 6-66 Pornos, Keylin’… On pourrait quasiment s’en tenir à ce genre de fantaisies si l’on ne dénichait, dans les dernières pages de ce roman picaresque (où la seule succession des scènes tient lieu d’intrigue), cette remarque d’un Knut soudain franchement dépité : « Je cherchais le réel, je n’ai trouvé que des femmes. » Comme dans les nouvelles de Présents et autres orifices, qui tentaient de saisir la vérité du monde dans les orifices féminins, la vraie richesse, ce sont encore les femmes. Mais sans doute faut-il s’appeler Knut Gates, et comme lui avoir la démence un peu facile, pour s’offrir la malchance de rencontrer, successivement, de tels spécimens : tout d’abord Véra, la « voyante polyvalente », puis Beth, alias Bethléem, une femme 100% vénale qui passe son temps à s’acheter des bas et des escarpins (ce qui fait évidemment le bonheur de Knut, quand il visite, en catimini, la chambre aux chaussures de sa singulière partenaire) et qui meurt bêtement sur une route -une bêtise à laquelle son nom l’avait manifestement destinée-, fauchée par une voiture alors qu’elle tentait de récupérer les débris inconsistants d’une sucette à la fraise… Il y aura encore Connie, la soeur de Beth, la surprenante nonne strip-teaseuse de Mauwee (la ville du cinéma), puis Viviane, la mère adoptive de Félix, un enfant du vent, fort heureusement suivie par un psychiatre et par un phlébologue, une belle jeune fille nommée « Sécurité », « genre d’autoroute infinie où le monde mâle s’engouffre en aquaplanning ininterrompu », et pour finir, puisqu’il faut bien finir malgré tout, Stella et Tatiana, qui fabriquent des salopettes « OSHKOSH B’GHOST » (Stella, la « Fille Pneumatique » entièrement vêtue de latex et qui crisse dès qu’elle bouge, a la particularité de boire du whisky-pomme avec des glaçons colorés, assortis si possible au canapé, ce qui, chacun en conviendra, fait tout de suite plus « flashy »)… Il faut dire aussi que Knut n’est pas trop mal non plus dans le genre « frapadingue » et que toutes ces rencontres ne sont pas les punitions infligées par quelque dieu malveillant. C’est qu’à bien y réfléchir, Knut a quand même de quoi séduire : il allie la richesse d’un Barnabooth des temps modernes avec la démence d’un Don Quichotte qui ferait rougir Cervantes ! Knut Gates est « celui qui ne se rappelle jamais », au point d’oublier presque instantanément, et à un point tel surtout que lorsque des bribes du passé jaillissent sans crier gare, sous la forme énigmatique des points de suspension, il lui faut quelques bonnes minutes avant de pouvoir donner sens à ces images d’un autre temps. La seule chose qu’il ne puisse oublier, et sur laquelle il se doive de veiller jalousement : sa Buick rouge, au volant de laquelle il figure un surprenant conquérant (du vide, cela s’entend). Pas n’importe quelle Buick d’ailleurs (Knut n’est pas homme à se contenter de peu) : une 50, version décapotable, un vrai bijou que Tatiana caresse du doux nom de « charcharodon », et que le narrateur, qui ne se prive pas pour nous faire compulser vainement notre Petit Robert, qualifie volontiers de « carcharienne » ; un modèle tout ce qu’il y a de plus docile, et avec lequel il improvise, à la faveur de fréquents tête-à-tête, un « dialogue direct, concis ». Pour le dire autrement, en forçant à peine la métaphore animale, Knut ressemble à une « brave mouche phagocyte qui visitait les toiles d’araignées, les soulageant au passage de quelques proies turbulentes, emportant avec elle des bribes de soie », désireuse de fuir la ville simplement parce qu’elle incarne à ses yeux les ralentissements, les obsessions, les gynécologues, et capable de surcroît de quémander un morceau de poisson dans une boîte de nuit…Il faut dire enfin, ne serait-ce que pour excuser ce joli monde qui assurerait à plusieurs psychiatres une retraite dorée, que toutes les ficelles sont tenues d’une main de maître par un Olivier Saison qui ne néglige vraiment rien pour sombrer dans l’irrationalité, pour donner gentiment dans la démence, avec une façon de bienveillance amusée, et pour explorer un univers où l’on vit de vertiges, de fantasmes et d’hallucinations. Dans ce road-movie à la fois drôle, drolatique, délirant et émouvant, qui multiplie à l’envi les fantaisies qui faisaient la saveur de son premier recueil, tout est donc possible, à commencer par le pire : rencontrer un kangourou nommé Nicomède (de ces kangourous qui vous mènent en quelques bonds au cirque le plus proche), marcher sur un sol tapissé de « centaines de sucettes plantées dans la fange comme autant de petites croix tombales », se faire offrir des revues bigrement cochonnes par une nonne (gageons que la rime y est pour beaucoup), et même de se retrouver, au sortir d’une ville fantôme, sous un orage « excessivement symbolique » : « Après les cris vint le silence, comme pour compenser. Dehors le tonnerre même parut baisser d’un ton, apparemment gêné de se retrouver seul à brailler. » Agé d’à peine vingt-cinq ans -donc figurant en bonne position dans le palmarès convoité de la précocité littéraire, en compagnie des Radiguet, Rimbaud, Ducasse et Vian-, Olivier Saison a de belles années devant lui pour encore nous impressionner, et encore nous séduire !


Didier Garcia


Knut
Olivier Saison
Le Serpent à Plumes, 360 pages, 130 FF

Les belles de Saison se ramassent à la pelle Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°20 , juillet 1997.
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