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L'Anachronique Le petit commerce

novembre 1997 | Le Matricule des Anges n°21 | par Éric Holder

Il faut le savoir, que c’est là. Si l’on en croit les ouvrages d’érudits régionaux, le hameau aurait eu un peu d’importance autrefois. Ce n’est plus le cas : quelques fermes, entourées de prés à vaches et inscrites dans la perspective, au loin, de champs de céréales, sont restées dans leur jus (on n’a pas relevé, par endroits, les dépendances écroulées, à quoi bon ?). On voit aussi de ces maisons résolument neuves, cernées d’un grillage bas, garage en sous-sol, qui font office de fortins contre l’immensité certes cultivée, mais un rien touareg. Qu’on n’aille pas imaginer que des étrangers au pays se soient installés ici : leurs occupants sont les mêmes qui possèdent les murs anciens ou ruinés. Ils vont y travailler chaque jour, toutes proportions gardées, comme on se rend au bureau. Il semblerait que la fierté de la commune réside dans l’entretien de la pelouse autour de l’église - d’une modestie encore, par endroits, romane - et du monument aux morts où dix noms continuent de se battre - 8 en 14, 2 en 39. Enfin, il y a le petit commerce.
Il faut le savoir que c’est là : seule une carotte rose passé, et qui tâche, chaque année davantage, de se fondre dans le ton de façade, signale qu’on n’entre pas chez des particuliers. En fait, on pénètre bien chez quelqu’un, mais on y est autorisé, voilà l’ambiguïté. Un rideau, le plus souvent ouvert, séparerait la cuisine perso de la salle commune, où il y a des cigarettes, des alcools, des produits de ménage et, sur des rayons, des nourritures de trappeurs - corned-beef, haricots secs, boîtes d’ananas. La prévenance envers le client commence où le rideau est censé tomber : on arrête de crier en deçà ; sitôt la barrière invisible franchie, on a la tête de circonstance. C’est propre, pourtant.
Nous ne sommes pas beaucoup d’acheteurs. Pour ce que je peux en juger, depuis huit ans, je dois être un des plus fidèles et des plus réguliers, un jour que je n’avais pas de monnaie, ils m’ont fait crédit de quatre-vingt sept francs. Ils étaient remboursés le lendemain, à l’ouverture. Depuis, nous osons parler du temps qu’il fait, et des orages d’été qui vont s’encastrer dans le Morin plutôt que de crever sur nous. Cela s’arrête là. Nous regardons en silence, par la fenêtre plein ouest, leur voisin décapiter des bagnoles acquises à vil prix, et n’en pouvant plus, depuis au moins huit ans, de ne jamais parvenir à les restaurer.
« Ils » sont deux. Elle l’appelle « le patron » quoiqu’il ne fiche rien, mais il a été maître de forge autrefois. Il l’appelle Ginette, c’est comme ça que je sais son prénom, elle est atteinte d’hypertrophie, ou bien d’acromégalie, je ne suis pas médecin. J’attends d’être vraiment, vraiment seul avec elle pour lui demander dix francs de bonbons en mélange, crocodiles à vingt centimes pièce, frites, nounours, qu’elle ira chercher dans des bocaux haut perchés, en soufflant, en s’aidant d’un escabeau, et qu’elle fourrera dans un sachet récupéré. N’importe qui croirait que c’est du vice de ma part, lorsqu’il ne s’agit que d’exacerber le sien. Elle n’a pas cessé d’avoir douze ans, à plus de soixante, et ses yeux, dans les joues devenues énormes, rêvent de n’avoir pu commander en une seule fois dix francs de bonbons. Cela lui fait un regard épuisé, mais ailleurs.
Parfois, si j’arrive, la camarde est passée dans la grande salle. Les faire-part de L’Union, tel bavardage avec un ancien lui ont appris qu’on venait de mourir. Inutile de songer à se faire servir, dans ce cas-là. Ginette a pris la place du client au milieu du banc qui longe le mur, le coude incrédule sur la table en faux bois. Ainsi donc, ça se rapproche ? L’herbe autour de l’église est un peu plus ras tondue, la cérémonie aura lieu dimanche. Pour le reste, on dirait une bataille navale, C 4 coulé d’un coup, F 3 touché, F 4 touché, F 5 fatal. Et puis, malgré les bandes molletières qui courent jusqu’aux bras, croire quand même aux coups dans l’eau…
Ils viennent d’engager une « petite ». Elle leur ressemble quand ils avaient vingt ans. Peut-être plus vive en arithmétique. Plus immédiatement efficace. Elle aurait aimé, dit-elle, reprendre le fonds, ce n’est pas possible. Souvent, ses cheveux sont mouillés l’après-midi en été. Elle a des cheveux qui ne sont pas d’ici, frisés, couleur henné sans le henné. La clientèle s’accroît un peu depuis qu’elle est là.
Il reste des manières d’alentour quand, penchée au-dessus de la table en faux bois, passant l’éponge sur les marques de verres, la fille d’une cultivatrice qui a péché retrouve soudain les usages trop francs du pays, et dit, en montrant du menton Ginette qui traîne dans la cuisine ( F 3, F 4… ) : Alle en a plus pour longtemps. Vous allez être malheureux, monsieur.

Le petit commerce Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°21 , novembre 1997.