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Nouvelles Nécromarché (nouvelle de Laurent Boron)

août 1999 | Le Matricule des Anges n°27

Laurent Boron vit près d’Orléans.Ce père d’une petite fille de deux ans est membre fondateur d’Horizon Noir qui organise le festival du roman noir de Saint-Jean-de-Braye (27 et 28 novembre 1999) et qui publie la revue Ligne noire. Nécromarché a obtenu le prix Sang d’Encre de la nouvelle policière de Vienne. Laurent Boron aime lire les romans comme la poésie (surtout Ponge et Michaux). Dernières bonnes lectures : La Conférence de Cintegabelle de Lydie Salvayre (Verticales/Seuil) et Prodige (qu’il adore) de Nancy Huston. (Actes Sud).

J’ai fait tous les boulots. Les p’tits, les sales, les gros. J’en ai jamais vu de beaux. Je m’appelle Valmores, Antonio Valmores. Un immigré. Deux générations. Assez français pour trimer.
À l’époque, j’étais rouleur. Chez Falvi. Cette chaîne d’hypermarché, souvenez-vous : La vie en fête ! Pour optimiser ma cadence, ils m’avaient doté de la panoplie réglementaire : rollers aux pieds, portable au côté, tee-shirt blanc, jean. Et roulez jeunesse, entre caddies et caddies.
J’avais ma réputation chez Falvi : on me prétendait asocial. Trop personnel, disait-on. Une vraie teigne, on chuchotait. Faut dire, à leur décharge, que je ne souris qu’à bon escient, c’est-à-dire pas souvent. Je tiens ça de mon grand-père, Ernesto, un rescapé du POUM, les anars sacrifiés de 36. Ma grand-mère, gavée d’huile de ricin et violée à mort par les phalangistes au cri de « Viva la muerte », ça lui a passé le goût de la rigolade, au vieil Ernesto. C’est lui qui m’a élevé. Il connaît ses classiques par cœur : Bakounine, Rimbaud, Maïakovsky, Kropotkine…
Estelle préfère Brautigan. Estelle est caissière. Ex punk, elle a dû troquer son vieux perf clouté pour une blouse rose, sa crête pour une mise en pli et son doigt levé pour un sourire couché. Fallait nourrir son môme, Thomas. Elle connaît pas bien le père. Estelle, je lui souris. Souvent.
Je zigzaguais entre deux caddies quand le portable s’est réveillé. On me sifflait. J’ai pensé au grand Léo. Comme quoi nous sommes tous des chiens. Le petit chef, un masque gris et revêche, m’a gueulé aux esgourdes qu’une cliente tournait hystérique. Je devais rouler dare-dare au rayon des abats, calmer, amadouer, arrondir les angles.
La jeune bourgeoise était comme je les aime : blondasse, radasse et clinquante : maquillage grossier, double menton flageolant, œil ovin. Elle hurlait à plein gosier. J’ai pas cherché à la calmer, j’ai juste porté mon regard au bout de son doigt bagué, qu’elle pointait en tremblant vers les pieds de porc. Et là, une sorte de hoquet, mi-rire, mi-dégoût m’est remonté du fond sensible. Au beau milieu des abats porcins, j’ai l’ai vue.
Bien reposée dans sa barquette en polystyrène. Le médium pointant furieusement à travers le cellophane. Une main. Maigre et tachée. J’ai vite appelé le petit chef. Tout autour de moi, ça ruait dans les brancards. Une rombière s’est répandue dans les rognons. C’était le bordel. Je me suis surpris à sourire.
Le doigt au pied de porc, c’était l’entrée, tout juste une mise en bouche. Deux jours plus tard, au rayon poissonnerie, on a trouvé une tête, fripée mais riante, fichée à la pointe d’un espadon qui menaçait son monde dans un lit de glace. Et puis ça a continué. Pas de raisons que ça s’arrête. Chez Falvi comme ailleurs. Des yeux dans le raisin… Et pour les noix, les saucisses, on trouvait exactement ce que l’on redoutait d’y découvrir.
Les flics enquêtaient, ne trouvaient rien. Pas de porté disparu, pas de cimetière profané et la morgue avait son compte. L’un après l’autre, les supermarchés fermaient. La grande majorité en était affligée mais quelques-uns se réjouissaient ouvertement de voir ainsi torpillés les grands requins de la consommation.
Depuis une semaine, le gosse d’Estelle s’éclatait du côté de Briançon, en colo, et nous, indignes que nous étions, en profitions pleinement. Tous deux au chômage, on se soignait l’exclusion en baisant jour et nuit, volets fermés, porte close. Mais l’amour creuse et les cartes avaient tranché. Il devait rester un ou deux supermarchés ouverts. Celui que je choisis était quasiment désert. Les gens préféraient maintenant le commerce de proximité, plus cher, mais plus sain.
Mon grand-père, depuis que je comptais les étoiles avec Estelle, je ne l’avais pas revu. Ça m’a fait un choc, sa tête hilare dans les pastèques, au rayon fruits et légumes.
Le lendemain matin, très tôt, je suis sorti. Comprendre. Interroger. Edouardo était le médecin, mais surtout le meilleur ami de mon grand-père, ancien du POUM également, comme quelques autres dans le quartier, une quinzaine… J’aimais bien ces vieux coriaces.

- Je t’attendais, me dit-il en me posant une main sur l’épaule, son regard clair accroché au mien. Ernesto n’a pas souffert. Il voulait. Comme ça.
J’ai retenu une vague de tremblement, mais finalement, le sanglot est venu.
Ernesto !

- Sa tête dans les pastèques, merde, c’est quoi cette connerie ? J’ai balbutié, sans pouvoir me défaire de l’attraction de son regard.
Edouardo a éclaté de rire, puis il s’est essuyé les yeux.

- Un truc de vieux con, mon gars. Nous tous, les rassis du POUM, malgré nos rides et nos déceptions, on a su conserver notre idéal. Et là, tu comprends, on a décidé de reprendre la lutte. Mais par où commencer, par quel bout dérouler la pelote de l’imposture ? Ernesto a eu l’idée. Une idée totalement radicale. On allait les frapper là où ça fait mal. Au ventre.
Edouardo m’a expliqué que ces quinze petits vieux, tous plus ou moins otages de leur âge, avaient décidé de faire de leur mort un acte de protestation absolue.

- À force de consommer, les gens, véritables usines à merde, finissent par oublier qu’ils sont mortels. Nous tous, les périmés du POUM, on se pose un peu là pour la leur rappeler, la réalité de leur condition.
Edouardo eut un petit sourire de satisfaction.

- Et les supermarchés tombent l’un après l’autre, me dit-il, en pointant son index comme un vieil instit des familles. On fait vomir le bourgeois et pleurer le libéral, et ça, ça nous permet d’envisager la mort avec sérénité.
Je ne pouvais décrocher de son regard, je secouais la tête, hébété.

- Écoute, ça m’embête de te le demander, petit, mais ton grand-père c’était le dernier, il ne reste plus que moi, alors si tu voulais bien…
Il sortit la seringue d’une petite boîte en fer blanc.
Avant qu’il ne chavire, son regard m’apparut d’une irrésistible clarté.
Le lendemain, le dernier supermarché fermait.
Ensuite, je suis retourné auprès d’Estelle.
Laurent Boron

Nécromarché (nouvelle de Laurent Boron)
Le Matricule des Anges n°27 , août 1999.
LMDA papier n°27
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