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Nouvelles Généalogie (nouvelle de Richard Alem)

janvier 2000 | Le Matricule des Anges n°29

Après Kangni Alem, publié dans le Matricule N°27, voici Richard, son frère qui nous a adressé cette nouvelle. Richard Alem, juriste, vit en Allemagne où il prépare une thèse sur l’harmonisation du droit d’auteur dans l’Union européenne. À 30 ans, ce Togolais est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre inédites dont une a été enregistrée par RFI. Parmi les derniers ouvrages lus : L’Anatomiste de Federico Andahazi (Robert Laffont), Ombres de Chenjerai Hove (Actes Sud) et le dernier Günther Grass, (Mein Jahrhundert) lu en allemand.

Je me souviens. Notre voisin au regard d’ange est revenu de son exil de quelques lunes un soir de chaleur. Plus beau pour un sou. La rumeur le mettait entre des mains inamicales. La rumeur le voyait défait et enchaîné pour toujours au Ciel. Le Ciel qu’il fallait coûte que coûte éviter parce que pas très intelligent et pas très regardant, la crapule. Racontars. Moi je sais pourquoi notre ex beau voisin est revenu le silence figé sur la tronche, marque du déni humain. Je sais pourquoi les extrémités de ses bras sont enrobées de blanc -c’est pour cacher ses nouveaux moignons roses. Je sais pourquoi il a mis sur sa maison la croix du malheur, barricadé à vie- c’est parce qu’il a perdu son beau nez droit à donner le vertige. Mon secret amour qui me caressait la joue et me fourrait un bonbon dans la main comme si j’étais une vulgaire môme non déflorée. Et puis juste au moment où j’ai commencé à déceler dans ses yeux l’envie de croquer mes belles poires charnues et vives, que sa main s’apprêtait à dresser ma croupe trop remuante, il a eu la piètre idée d’aller défier le Ciel sur la route de ses parents. J’aurais voulu l’épingler sur ma liste de mâles terrassés…
Depuis lors il est devenu un mur de silence. Ma pauvre mère m’a envoyée porter la soupe à l’homme sans femme sans enfants, au lieu d’en profiter pour m’accueillir et retrouver sa langue dans l’ébrasure de mes jambes, il m’a jeté de derrière la porte râles et gémissements de chacal, niche à une vulgaire tapin racoleuse. Je me suis drapée dans ma fierté et j’ai tourné les talons sans un regard de plus vers sa maudite maison.
Plus tard, bien plus tard, lorsque cette odeur de moignon vert a pris possession de nos vases et de nos casseroles remplies de sauce à la tomate touillée, lorsque l’on ne pouvait plus parler ni manger sans s’arrêter net au milieu de l’action, la main sur la bouche et le nez pincé à toute vitesse, de preux hommes sont allés de nuit ouvrir la maison du voisin, histoire d’effacer la croix de malheur et de rendre parole et liberté à un orgueilleux. Lui rendre aussi, je l’espérais, son magnifique pif d’hier. Hélas il paraît qu’il n’y était plus. Il a préféré partir se replâtrer sous des cieux plus cléments. Nous avions recommencé à respirer libre, à aller très au bout de nos idées et à honorer nos repas. Je me souviens comme si c’était hier. Ma vie a du coup été un enfer. Ma mère est devenue nerveuse, matonne surveillant mes allées et venues. Plus question d’accompagner le soleil vers sa destination du soir. Elle sursautait à chaque bruit de pétard ou de moteur aux abois. Brave dame, ma mère, mais là je crois qu’il lui fallait un homme pour l’empêcher de délirer. De mon père il ne restait que deux portraits jaunis par la patine du temps et un bocal rempli de ses cendres. Mort quand j’avais deux ans d’une arête de poisson dans l’orteil…
Ma mère, comme tous les autres, craignait le Ciel. On disait qu’il était à nos portes, pas loin de la ville, à vol d’oiseau bien sûr. Comment atteindre le ciel autrement. Les futés parlaient de deux « Ciel », le Ciel nord et le Ciel sud. Les fascines ont été retirées autour de nos maisons pour créer la distance et empêcher l’invasion des nuages sombres. Je n’ai pas compris, l’empyrée devrait être un endroit merveilleux, selon le curé. Mais celui-là on n’est jamais sûr de lui. Question à ma mère. Elle m’a répondu que le danger était partout. Pourtant elle disait avant que nous n’avions rien à craindre, nous avions les traits qu’il fallait : délicatement posé au milieu du visage ce nez aquilin hérité de Cléopâtre. Ma mère m’a tressé une couronne et je tournais, le nez poudré et la tête toujours vers le haut pour faire admirer l’organe. Mais depuis que ceux du Ciel sud sont là les choses se sont dégradées. Nous avons été envahis par une horde de clochards déguenillés avec de grands trous dans la gueule. Rien que de la pourriture. Puanteur acide de cadavres charriés par le fleuve vers la ville. Unijambistes et manchots prenaient possession de notre espace. Alors dans un mouvement d’ensemble parfait, les ballots furent jetés au-dessus des bus bondés et nous sommes partis dans tous les sens. La débandade à jonction entre le Ciel nord et le Ciel sud. Jai dit à maman, « Enfin, Cléopâtre ! ». Elle m’a répondu qu’elle n’était plus sûre de rien depuis qu’ils ont coupé le nez de notre ex beau voisin et jeté sa femme et ses enfants dans le fleuve. J’ai tout à coup compris : nous étions juste dans un film d’horreur. Nous sommes partis sur la route vers le nord calculé à vol d’oiseau, vers les nôtres. J’ai demandé à ma mère si elle en était convaincue. Le chauffeur a dit, m’a-t-elle répondu. Ils sont comme les curés.
Nos yeux les ont accrochés de loin. Pas rasés, yeux hagards, cheveux en broussaille, pieds sales, la main en garde sur la mort. On nous pria de descendre du bus. Nous avions le sourire. Ils étaient des nôtres. Mais cela fait un bail depuis Cléopâtre, a dit leur chef. Il voulait en avoir le cœur net.

- Faites-moi un rang, a-t-il gueulé.
Le rang est fait. Il nous a parlé longtemps de patriotisme et des ennemis qui ont violé les femmes, pour conclure qu’il y a des ennemis parmi nous. C’était décousu, je n’ai pas tout compris. Nous avons haussé les épaules. Il n’y avait là que des descendants de l’aïeule égyptienne, des silhouettes fines, des peaux laiteuses. Mon Dieu que l’esprit humain est pourri et tordu. Manière peu ragoûtante de chercher les fils de l’aïeule.

- Passez un à un devant moi et mettez-vous deux doigts dans le nez, a gueulé le chef des barbares.
J’ai vu ma mère partir vers la droite, deux doigts de lignée relevés. Doigts trop gros ou ouvertures trop fines. Je fus la dernière, fière de mon nez et tranquille. J’ai avancé les deux doigts. Miséricorde ! Je n’ai pas compris. Ils m’ont poussée vers la gauche, vers le bus prêt à repartir. J’ai crié « Maman ! ». Elle n’était déjà plus parmi nous.
Plus tard, lorsque le siège fut levé, le Ciel de ma mère, et que les hommes de l’ONU se sont installés, je suis revenue chercher parmi les corps décomposés, un corps qui aurait pu être celui de ma mère. Sépulture. J’ai besoin d’un endroit où me recueillir. Que celui qui n’est pas d’accord me jette la première pierre.

Généalogie (nouvelle de Richard Alem)
Le Matricule des Anges n°29 , janvier 2000.