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Nouvelles Lettre ouverte à Monsieur William Dickinson Roberts

janvier 2000 | Le Matricule des Anges n°29

Mireille Dupuy vit en banlieue parisienne. Quand elle ne travaille pas pour une compagnie aérienne qui dessert l’Afrique de l’Ouest et du Sud, cette passionnée d’astrophysique lit des revues scientifiques. Elle dit avoir toujours écrit, de la poésie, deux romans et des nouvelles (non publiés). Et aime se plonger dans les classiques du XVIIIe siècle et les fresques naturalistes du XIXe.

Par quelque heureuse fortune dont le patronat a le secret, vous avez, Monsieur, fait un pas en avant dans la hiérarchie. Un pas de souriceau qui rattrape son ombre lorsque le soleil d’hiver n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements ; un pas d’appelé qui troque son uniforme pour celui de caporal bien que les rangers de l’un se confondent avec la pointure de l’autre. Un petit pas, certes, et j’approuvais en mon for intérieur, le choix de ce vote indépendant de mon suffrage.
Vous étiez hier, Monsieur, I’accorte compagnon de notre petite équipe, partageant notre tension collective aux heures de pointe lorsque des centaines de passagers s’acharnent à vouloir quitter le territoire pour aller se frotter le museau sur les cactus d’une île tropicale à la recherche d’un exotisme tapageur, puis qui, midi venu, reportent leur intérêt sur d’autres pôles d’attraction, permettant à nos lobes enfiévrés de se désolidariser quelque temps du combiné téléphonique.
À l’issue de cet éprouvant numéro d’élocution sur le mode andante, allegro,prestissimo, vous demeuriez, Monsieur, le toujours débonnaire et serein collègue que j’ai toujours connu malgré ce petit bémol à la clef : vos crises de léthargie quelquefois prolongées et votre notion toute relative de la ponctualité. Puis, vous avez fait le pas. Timide d’abord. Incertain. Craintif. Petite alarme : je suis responsable. Première hardiesse : quelques mots de remontrance lancés à la volée qui se sont perdus dans le brouhaha des sonneries couvrant votre voix. Premier échec. Le temps passe. Le temps presse. Je suis chef. Je dois m’imposer. Nouveaux exercices de la voix. L’autorité se dérobe. Dur de convaincre. Deuxième échec. Premier rappel à l’ordre de votre supérieur. Deuxième phase. On recommence. Temps mort. Première vitesse. Quelque avancée sur le tremplin. Vitesse supérieure : mal enclenchée. Démarrage en quatrième sur un subalterne contant fleurette au téléphone depuis des temps immémoriaux. Effet nul. Mais la machine est emballée. Vous allez, Monsieur, vous écraser sur le collègue voisin en plein exercice, lui, de ses fonctions bien officielles. La catastrophe est inévitable.
Premier compte-rendu du déroulement des faits auprès de votre supérieur étranger à l’incident qui vous écoute sans réelle conviction. « Que diantre, Monsieur, si vous doutez de moi, que ne daignez-vous interroger le personnel ? » Et défilent les parties en présence. Premier témoin : à votre avantage. Deuxième témoin : à votre avantage. Troisième, quatrième, cinquième témoin : à votre avantage. Normal. Le chef a toujours raison. Premier témoignage : faux. Deuxième témoignage : faux. Troisième, quatrième, cinquième témoignage : faux. À votre avantage. Normal. La victime doit être isolée le plus possible.
Et moi ? Moi dont la présence bien effective fut sans nul doute passée sous silence, pourquoi me refuse-t-on le droit bien légitime de la confrontation ? Normal : notre propension commune avec l’accusée à parachever notre mission quotidienne déchaîne autour de nous toute une série d’obscures passions mal contenues.
Ah, Monsieur ! Si vous aviez, après que vous fûtes élu, médité les instances de votre maître à vous recommander de vos faiblesses et pris conscience que le commandement ne se transmet pas uniquement par un titre au porteur.
Si vous aviez, en dépit de la vanité humaine, su maîtriser cette fausse éloquence qui ne vous ressemble guère. Si vous aviez, avec cette ébauche de sourire qui ressemble à de la bienveillance, confessé tout bas à l’intéressée - à l’insu de votre moi officiel- que vous lui étiez moralement, redevable, vous eussiez, Monsieur, été grand seigneur.
Message téléphoné : « Viens voir ! Il dort ».
Un léger bond sur la moquette m’amène silencieusement aux abords de la zone critique. La tête affaissée sur le plan du travail fait que le col de la chemise déboutonnée a pris quelque distance avec la nuque maintenant bien dégagée et que le centre de gravité, déplacé de quelques pouces entraîne le pull par gros plis successifs à féconder le vide du devant tandis que le dos s’est courbé jusqu’à laisser apparaître les trames distendues des mailles entrelacées. Pas de doute : il dort ! Ô délices de la torpeur ! Compagne fidèle des moments de relâche de la tension dévastatrice des accros de la responsabilité cumulée au fil des jours.
Il dort. Etranger aux bruits familiers qui conditionnent les réactions mais qui, à doses répétées, consument l’attention.
Il dort. Malgré le crépitement des imprimantes qui arrive parfois comme des salves de mitraillettes, malgré le bruit de la porte qui fonctionne au déclic nasillard d’une mécanique rudimentaire en faisant comme un bruit de vagues soulevées à l’intérieur d’un sas de sécurité chaque fois que l’on en sollicite l’entrée ou la sortie.
Il dort. Malgré la sonnerie persistante du téléphone qui a généralement pour effet de rappeler l’individu au sens des réalités, et l’appel péremptoire de la ligne verte récemment installée ne lui décoche aucun geste de réaction : I’instinct même est affecté.
Il dort, faisant apparaître sur l’écran un sibyllin message dont les caractères s’allongent ou s’écourtent suivant que le frottement du pull sur les touches enfoncées correspond à une zone profonde ou légère de sommeil (certains pourront y voir là l’expression du langage d’un surdoué, d’autres pas). Le chef dort. Immolé par vocation sur le propre lieu de son travail : the right man in the right place. The right place for the right man. Il dort. Dominus secum.
Le chef dort. Ite missa est.

Lettre ouverte à Monsieur William Dickinson Roberts
Le Matricule des Anges n°29 , janvier 2000.