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Domaine étranger Une condition humaine

septembre 2000 | Le Matricule des Anges n°32 | par Benoît Broyart

Alasdair Gray suit plusieurs directions pour interpréter le vingtième siècle. Une plongée hallucinée dans le noir d’un monde qui s’étouffe.

Texte polymorphe et inattendu, balayant un spectre allant du récit réaliste à la science-fiction, Lanark apparaît comme un roman d’une noirceur peu commune. Touffu dans son intrigue aux détours inévitables, le texte nécessite un effort conséquent de lecture. Il est des pavés qu’il vaut mieux entamer après son retour de la plage. Une longue semaine de pluie serait le temps idéal pour se consacrer à celui-ci.
Écrit en 1981, Lanark est avant tout une fiction captivante, qui révèle sa dimension philosophique au fil des pages. Non que le sens du roman nous soit dissimulé -l’auteur en personne éprouve le besoin d’entrer dans son récit pour l’interpréter lui-même-, mais les directions qu’emprunte l’écrivain pour faire aboutir son chantier d’écriture sont de natures si diverses qu’il faut du temps pour parvenir à déchiffrer l’ensemble, à prendre conscience de sa portée.
Car l’univers qu’Alasdair Gray, né en 1934, tente d’injecter dans son roman, est vaste. Le présent de notre terre se révèle rapidement trop étroit pour accueillir toutes les sensations qui sont en jeu. Qu’à cela ne tienne, l’écrivain met en place deux plans narratifs distincts dans Lanark, le second étant une forme de prolongement temporel du premier. D’un côté, il y a un récit très réaliste, décrivant l’enfance et le passage à l’âge adulte de Duncan Thaw, peintre en devenir, dans le Glasgow des années 50-60. De l’autre s’étend la vie de Lanark, errant dans un monde du futur, passant d’un « Institut » inquiétant, qui rappelle l’hôpital du Rendez-vous secret de Kôbô Abe à un « Conseil » qui administre un univers en fin de course. Lanark et Duncan Thaw ne forment qu’une seule personne en réalité. Thaw, après avoir décidé de mettre fin à ses jours, devient Lanark, le plus naturellement du monde.
Le jeune peintre s’est débattu en vain, dans l’incompréhension générale, tentant de faire face à un mal-être profond et sans issue. Quant à Lanark, il évolue dans un univers de science-fiction qui rappelle notre société et met en évidence les dangers de son fonctionnement. Il y sévit par exemple une curieuse entité, désignée sous le nom de créature, qui « nous emploie à fabriquer des choses essentielles de mauvaise qualité afin que celles-ci se délabrent rapidement et doivent être remplacées. Elle soudoie le conseil afin que celui-ci détruise les choses bon marché qui ne rapportent aucun profit pour les remplacer par des choses chères qui en rapportent. Elle nous paie pour fabriquer des choses inutiles et emploie des scientifiques, des médecins et des artistes pour nous persuader que ces choses sont essentielles. »
La décision de la mort n’est pas vécue comme une délivrance ici. Elle déclenche le passage dans le monde de l’anticipation. Il n’existe donc aucun répit. Comme si après la mort, le pire restait à venir. Les phrases de Gray s’abattent parfois comme de lourdes lames : « Il est important de tuer l’espoir lentement, afin que le perdant ait le temps de s’adapter inconsciemment à la perte. Nous essayons de maintenir l’espoir en vie jusqu’à ce qu’il ait consumé la vitalité qui le nourrit. »
L’alternance entre fiction et réalité est le moteur de l’œuvre. Le fantasme et le vécu, le sommeil et l’éveil, des modes de perceptions contraires s’affrontent constamment et poussent les personnages au bout de leurs forces. Sans difficulté, Alasdair Gray passe d’un monde à l’autre, plie ses figurines et les fait évoluer dans les décors qu’il pense les mieux appropriés. Le roman en devient presque confus parfois, délirant à certains moments, mais au final, il se révèle visionnaire. Car il faudrait encore considérer tout l’espace contenu entre les deux plans narratifs. L’auteur ne se contente pas de pousser des portes. Les frontières qu’il met en place sont poreuses, laissent passer les visages d’un univers à l’autre. Elles prennent la forme de routes, de tunnels ou de couloirs interminables et donnent lieu à de longues expéditions. Le passage d’un monde à l’autre est à chaque fois une épreuve pour celui qui l’effectue.
Le texte de Gray est toujours éprouvant, physique, douloureux, construit à l’image du mal-être qui habite tous les personnages. Duncan Thaw est asthmatique, rongé par l’eczéma. « Thaw était complètement pris par la maladie, à présent. Il la sentait évoluer en lui comme une guerre civile sabotant sa respiration et lui accordant juste assez d’oxygène pour ressentir la douleur, l’impuissance et le dégoût de lui-même. » Rien n’est possible pour le jeune peintre, excepté l’art. Le reste s’apparente à un désastre. Ses rapports avec les femmes sont pitoyables. « Il s’allongea sur les planches, ses idées retournant à Marjory avec perplexité, comme une langue retourne à un trou s’ouvrant à la place d’une dent arrachée. »
On peut être tenté de considérer Lanark comme une réflexion sur le genre de l’autobiographie, puisque l’auteur intervient dans un épilogue curieusement enchâssé dans le corps du roman pour retracer les étapes de son travail : « Mon premier héros s’inspirait de moi-même. J’aurais préféré quelqu’un de moins précis, mais mes entrailles étaient les seules sur lesquelles j’avais pu mettre la main. » Mais Lanark est bien plus, un texte-monde, qui semble ne pas avoir de limites. Il est chargé, entre autres, d’une somme d’images considérable qu’il serait impossible d’emmagasiner dans son intégralité.
Pour guider le lecteur et parer à toute incompréhension, Gray choisit d’intervenir dans son propre récit. Il y discute un moment avec le personnage principal et cite en marge les passages des romans qu’il avoue avoir plagiés, insérant des notes critiques « qui épargneront aux chercheurs universitaires des années de labeur. » Au centre d’un noir profond, l’auto-dérision pointe par petites touches, avec une teinte qui n’est pas sans rappeler Beckett.

Lanark
Alasdair Gray

Traduit de l’anglais (Écosse)
par Céline Schwaller
Éditions Métailié
650 pages, 145 FF

Une condition humaine Par Benoît Broyart
Le Matricule des Anges n°32 , septembre 2000.
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