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Domaine français Amoureusement nue

janvier 2003 | Le Matricule des Anges n°42 | par Richard Blin

De la jouissance visuelle comme du poignard qui ouvre et féconde la chair du monde. Savoir, sexe, saveur et beauté : l’esthétique sensuelle de Jean Clair. Une leçon de volupté.

Court traité des sensations

D’où vient, en quelles voluptés primitives s’enracine cette façon qu’a Jean Clair de parler d’art en amoureux ? De le restituer à ses lisières d’écume et d’étoiles ? D’en montrer les points de fièvre et de rêve ? D’en mettre à nu l’architecture d’accords et d’écarts ? D’où tient-il cette façon de l’appréhender en sa chair même et en son essentiel rayonnement ?
Né en 1940, Gérard Régnier, dit Jean Clair, a été rédacteur en chef des Chroniques de l’Art vivant (1970-1975), professeur à l’École du Louvre, avant de fonder et de diriger les Cahiers du Musée d’Art Moderne (1978-1986). En tant que Conservateur des Musées nationaux, il a été commissaire de nombreuses expositions dont Duchamp, Les Réalismes, Vienne - Naissance d’un siècle, L’Âme au corps, Balthus, Szafran… Auteur d’ouvrages passionnants sur l’art, la philosophie, et la psychanalyse (comme Le nu et la norme. Klimt et Picasso en 1907, La Responsabilité de l’artiste ou Duchamp et la fin de l’art), il est actuellement directeur du Musée Picasso. Le fait qu’il se soit retrouvé au cœur des controverses autour de l’art contemporain1 rend son Court traité des sensations d’autant plus intéressant. De découvertes en rencontres, d’aveux en confidences, il nous propose (sans que cela ne soit jamais formulé ainsi) une errance orientée parmi les sources de « son regard » et les origines intimes de ses convictions.
Approche sensible et sensuelle, intimiste et érudite, subtile et libertine, des instants quintessenciés, des moments magiques qui, travaillant à vif une sensibilité, fondent une façon d’être et de sentir, ce Traité des sensations nous rend pour ainsi dire complice d’une conscience qui s’éveille, et ce, à partir des « frissons inapaisables de la chair mise à nu », et de la révélation du sexe féminin, cette materia prima hypnotisante qui depuis l’aube des temps relève du secret, et sans doute du sacré. Ce sexe -métaphore de toutes les curiosités- est par excellence « la nature », ce qui donne la vie, le saint des saints, ce grand minuit qui, du cœur même de l’immaculé, tient autant de l’œil du monde que d’un cratère de maelströms et de mascarets où se terrerait l’âme de tout ce qui vit. C’est lui qui est à l’origine de tous les appétits, et d’abord de celui de voir. C’est qu’à trop vouloir en pénétrer l’insaisissable essence, le jeune homme s’est forgé un œil, a trouvé la clef d’une approche sensible du monde et a peut-être même eu l’intuition des couleurs de la peinture.
À la palette des sensations acquises auprès de ce théâtre d’inépuisables merveilles, à ses secrètes radiances, l’auteur doit son goût de la jouissance visuelle, son sens de la beauté, ses certitudes sur la nécessité, pour l’œuvre d’art, de rester fidèle à cette nature dont elle est issue, à cette commotion dont elle serait comme l’écho. La contemplation, cette brève sortie hors de la temporalité -donc hors de la mort- ne devrait-elle pas être l’horizon de toute œuvre conçue comme élément irréductible de la spécificité du sensible ? Objectif qui suppose une véritable initiation et une vraie connaissance de ce que sentir veut dire, à savoir être capable de saisir le monde comme totalité sensorielle dans le temps même où l’on s’ouvre à lui et où on le reçoit, un peu à l’image de ce que signifie l’expression « connaître une femme ». C’est après s’être connu qu’Adam et Eve ont vu leurs yeux s’ouvrir…
Mais voir ne veut pas dire tout voir. C’est, au contraire, ne considérer que ce que l’on veut distinguer. L’art, en tant qu’intelligence du visible et du vivant, implique une modalité du voir qui est élection et compréhension tout autant qu’elle est cette voie royale qui permet de pénétrer jusqu’au cœur de l’être. Hélas, « ce besoin crucifiant de voir » a conduit l’homme à vouloir tout montrer. C’était oublier la nécessité vitale du secret. « Tout exposer, ne rien laisser à désirer. C’était se résigner à ne plus rien voir, à ne plus rien désirer non plus. Perdre le secret c’est perdre le sacré. Exposer ce qui ne peut que se dévoiler, montrer à tous les vents ce qui ne peut se faire qu’à certains moments et selon des règles, mettre en pleine lumière ce qui ne peut vivre que dans l’ombre, trivialiser enfin le sexe et la mort, c’est la violence la plus grande faite à l’homme ». Et Jean Clair de rappeler combien ce désir de « voir sans frein, sans limites, voir sans jamais poser de borne ni de fin à cet acte » ne pouvait qu’ouvrir sur la terreur.
Il est bien d’autres exemples, dans ce Court traité des sensations, des dérives auxquelles peuvent conduire la méconnaissance, le mépris ou la négation de la réalité ou de la magie corporelle. Car le corps initie aux fondements du beau, cette notion aujourd’hui devenue « désuète ou inutilisable ». À sa place, nous dit Jean Clair, on met un objet qui en prend les apparences mais qui, tout aussitôt, nous fait ressentir, avec plus d’acuité encore, l’infinie profondeur du vide qu’il occupe.
Le constat est désespérant. « Faute de pouvoir aimer les œuvres du passé, de savoir les relire, les élire, se relier à elles d’un lien si fort qu’il nouait l’intelligence de l’esprit et l’élection du goût, on se contente d’exhiber et d’agiter des amulettes ». De l’art semble ne plus subsister « qu’une superstition violente et intolérante ». Face à ceux qui subliment le déchet en icône ou deviennent à eux-mêmes leur propre œuvre, ce Court traité propose une érotique de la sensation, une esthétique sensuelle, un art de toucher l’autre. Véritable célébration de la force des puissances vitales, il rappelle que l’art est fait de chair, de sexe, de sang, de mort et de toutes les émotions afférentes. Ode aux vertus consacrantes, ce livre est une leçon de volupté et une invite à la jubilation. Revendiquant une initiation à l’art par le sensible, il donne envie de caresser cette chair du monde qui manifestement n’attend que ça pour dégorger tous ses sucs.

Court traité des sensations
Jean Clair
Gallimard
193 pages, 15,90

1 On lui a reproché de brûler ce qu’il avait adoré lorsqu’il était le chantre de l’avant-garde. Ce que Jean Clair dénonce avec une certaine véhémence, c’est surtout la façon dont certains artistes contemporains pervertissent le processus créateur, s’érigent en apôtres de la défiguration et en fossoyeurs du sens et de la beauté.

Amoureusement nue Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°42 , janvier 2003.
LMDA PDF n°42
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