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Domaine français L’objet du désir

mars 2003 | Le Matricule des Anges n°43 | par Richard Blin

Réhabilitation des enjeux de l’exigence littéraire, esthétique autant que poétique, c’est à ce qu’a d’irremplaçable la littérature que nous initie Jean-Paul Goux. L’art de résoudre la complexité en clarté fait ici merveille.

La Voix sans repos

Disons-le d’emblée, la littérature dont il va être ici question n’a rien à voir avec cette pratique d’écriture dont l’ambition ne dépasse pas celle du message médiatique -simplicité, linéarité, univocité, efficacité immédiate-, ni avec cet art d’agrémenter les loisirs d’autrui, ni encore ce que Flaubert appelait « l’art joujou qui cherche à distraire comme les cartes ou à émouvoir comme la cour d’assises ». Non, la littérature dont nous parle Jean-Paul Goux, -outre qu’elle est celle qu’il aime lire et qu’il cherche à faire(1)-, relève de cet « art despotique qui soumet son lecteur à ses pouvoirs d’enchantement ou d’envoûtement, qui ne sont ni l’agrément, ni le délassement, ni le loisir, ni la consommation, mais ce qu’on appelle le plaisir esthétique. »
Ce dont il est question ici, c’est de la place de l’œuvre dans la vie, des rapports qu’entretiennent le vivre et l’écrire à travers le souci de l’œuvre idéale, comme chez Le Tasse et Kleist ; du souci de la maîtrise dans l’expérience de la perte (Chateaubriand) ; du désir et du plaisir de rendre sensible l’épaisseur du temps ou les sortilèges de sa réversibilité (Gracq) ; du souci amoureux de la phrase, de la langue et de la beauté, tel que l’exigence s’en incarne en Flaubert ; de la puissance vitale du désir, si chère à Balzac, et de cette chose essentielle au roman, qui est le mouvement, et dont l’énergie motrice est la syntaxe, qui apparaît alors « comme l’instrument même par lequel, dans la prose, sont mises en œuvre les pulsions de vie, celles dont l’énergie liante s’oppose aux poussées destructrices des énergies libres(2) ».
Car qui dit mouvement dit connexion, donc nécessité pour la prose d’être une machine à fabriquer des liaisons, à articuler, à enchaîner, à moduler, à progresser. Une machine à fabriquer du continu. « Le roman fabrique un temps continu : il ne mime pas le discontinu du temps existentiel. L’exigence « moderne » n’est pas nécessairement où on l’a mise, où l’on a cru la trouver. Le roman impose une forme : c’est l’expérience existentielle de la discontinuité qui fait aussi désirer une esthétique de la continuité. » Continuité du livre, continuité d’une forme « qui tient ensemble l’épars, le multiple, l’éclat, l’incohérent » de la vie.
S’appuyant sur ses livres préférés, ceux qui eurent un rôle initiatique ou furent pour lui des intercesseurs, J.-P. Goux pose les bases d’une esthétique de la prose romanesque n’ayant rien à envier à l’exigence poétique, car tout se passe « encore trop souvent comme si l’exigence littéraire fût nécessairement, de droit, ou par essence, du côté de la poésie. » (Même Barthes dut rappeler que « la prose est aussi compliquée à produire que la poésie ».) Reprenant donc les trois critères essentiels par lesquels Valéry définissait la spécificité du poétique -la fabrique de la liaison, celle du mouvement et de la voix-, l’auteur montre combien ces critères se trouvent être au fondement même de l’exigence littéraire qui donne naissance à cette prose romanesque qui, en tant qu’« art du temps », est tentative de réponses aux questions et aux angoisses de l’homme devant la temporalité. Car le roman œuvre contre le temps, avec le temps, dans le temps, le modulant, le réinvestissant, le détournant, le transmuant en liaison, énergie, rythme, syntaxe et voix.
De cette continuité temporelle, la voix est l’un des éléments majeurs. Non pas la voix de l’auteur, mais « la voix de la prose, » la voix sans repos et sans bruit, celle qui se tait lorsqu’on parle « qu’évoquait Valéry à propos d’un roman de Huysmans ». Voix d’une intimité qui nous échapperait et que l’écriture seule donnerait à entendre. Voix quasi mythique « absente de toutes bouches de chair », dit Julien Gracq, « voix pure ». Voix qui est « une coulée continue, un rythme qu’elle tient de son oralité, qu’elle tient du corps et non du parlé. Et c’est la syntaxe qui retient le corps dans la prose, qui fait l’oralité du rythme, qui fait la coulée sonore continue, la tension dynamique de la voix de la prose. » Et cette voix, qui donne toute sa cohésion au texte, qui tresse ton, tension, train d’ondes, désir comme enthousiasme, relève d’un usage voluptueux de la langue et d’un plaisir essentiellement esthétique.
L’une des vertus de ce livre est ainsi de relancer la réflexion sur la prose (réflexion littéralement étouffée par la place prise par la narratologie et la théorie des genres), en rappelant que le roman ne se réduit pas au récit, que « la prose c’est ce qui reste du roman quand on a enlevé le récit » ; que la voix de la prose est « une énergie impulsée par la syntaxe » ; que « l’énergie de l’écriture n’occulte pas l’horreur du monde », qu’elle se contente d’en changer le sens « en engendrant une beauté qui n’est pas dans le monde mais dans le roman ». Il faut donc remercier Jean-Paul Goux -dont l’art de résoudre la complexité en clarté fait ici merveille- pour cette Voix sans repos qui, autant qu’une sorte de manuel d’initiation, est une magnifique défense et illustration de la littérature, celle dont Pessoa disait qu’elle « est bien la preuve que la vie telle qu’elle est ne suffit pas », celle qui naît du désir de « représenter ce qui existe et pourtant ne se touche pas, ne se voit ni ne s’entend », autrement dit ce que « la littérature seule peut atteindre. »

La Voix sans repos
Jean-Paul Goux
Le Rocher, 145 pages, 14

(1) Il est l’auteur d’une quinzaine de romans dont Les Jardins de Morgante (Actes Sud), Lamentations des ténèbres (Flammarion), La Jeune fille en bleu (Champ Vallon)
(2) Cf. La Fabrique du continu, « essai sur la prose », du même Jean-Paul Goux (Champ Vallon, 1999)

L’objet du désir Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°43 , mars 2003.
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