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L'Anachronique Femme de ma vie est éditeur

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Éric Holder

J’ai déjà eu l’occasion, dans ces colonnes, par deux fois, d’évoquer Femme-de-ma-vie, c’est un nom indien, il lui va bien, à elle qui dort parfois dans la caravane au fond du jardin. Elle l’aura trouvé à quarante ans. On dit que les noms indiens changent de vingt en vingt ans. Auparavant, c’était Veille-au-grain. Hugh.
Je rappelle qu’elle est éditeur, pas « éditrice », une nuance la sépare en effet d’être salariée dans le sixième. Certes, elle lit des manuscrits, elle travaille avec les auteurs, elle met en pages et fait réaliser des couvertures. Mais Delphine se charge elle-même du stockage dans l’entrepôt du menuisier (un voisin) lorsque les livres arrivent par palettes. Delphine communique via un réseau qu’elle s’est constitué de librairies amies. Enfin, ce sont les expéditions, depuis un petit bureau spécialement affecté à la Poste. Ajoutons à cela des choses qui étaient jusqu’à présent inédites ici, la comptabilité, l’apprentissage légal des droits étrangers, des cessions en format de poche, des droits audiovisuels (elle s’est déjà fait bananer ) -les retours d’invendus, les relations de presse, le fax, les mails… On comprend que les éditeurs aient parfois des envies de luxe. Les meilleurs portent de belles chaussures. Delphine regarde l’horizon, bleu de ses yeux dans le bleu des cieux, elle dit, J’aimerais bien voir la mer, là, maintenant, tout de suite.
Cependant, jusqu’il y a quelques mois encore, Femme-de-ma-vie n’était que Petite-femme-de-ma-vie. Les jeunes auteurs qu’elle avait sortis de l’ombre n’atteignaient pas les tirages qu’on est accoutumé de lire dans les journaux. Bernard Frank a écrit qu’on n’a jamais qu’un village de lecteurs, 333 habitants (à quoi répond, par ailleurs, la moyenne, tous titres confondus, de lecteurs d’un premier roman : 347. C’est beaucoup, finalement.) À ce compte, Delphine pouvait être fière d’avoir installé à la mairie de bourgades Joseph Incardona, Anne Brunswic, Éric Dardill, le sort des villes est de s’étendre. Quant à eux, ils faisaient connaissance avec le milieu de l’édition dont, c’est bien connu, les couloirs sont hantés de figures tutélaires. Laclavetine chez Gallimard, Bertrand Visage au Seuil, Roberts chez Stock, Beigbeder chez Flammarion… Quoiqu’ils en aient eu à moudre, chez Delphine, Éric Holder leur a fait à manger et a débarrassé la table.
Et puis il y a eu l’affaire dite « Jean-Philippe Blondel ». Le manuscrit était arrivé par la Poste, juste retour des choses, la Poste lui devait tant. Le lendemain de sa lecture, Petite-femme-de-ma-vie téléphonait à l’auteur. Dites donc, votre roman, c’est bien, mais votre nom, faudrait voir à en changer. Madame, je n’ai qu’un nom, j’y tiens. Deux jours plus tard, elle le rencontrait, à Troyes. C’était la première fois qu’elle faisait ça : le petit matin, le froid, la voiture, la buée autour, pour rencontrer un impétrant à demeure. Elle revint en se grattant fébrilement le pouce de l’index. Ce type était un vrai.
Chaque livre, ici -je vous le dis, Joseph Incardona, Anne Brunswic, Éric Dardill- date dorénavant nos existences, celle des enfants, la mienne. Vos maquettes. Vos repentirs. Peut-être la fabrication du volume de Blondel marqua-t-elle plus durablement les esprits, pour ce que l’éditeur convoqua une amie graphiste, un autre photographe, Elle avait envie de se faire plaisir, ce fut un charivari de femme. Il en résulta une sorte de fièvre. J’aidai à passer mille exemplaires en cartons de cinquante-deux à travers la fenêtre du bureau des expéditions.
Quelqu’un en parla, sur une radio du service public. Pas un critique, et ni un ponte, mais un libraire. Je ne sais si ce fut à cause de l’heure d’écoute -on attendait, à ce moment-là, des bulletins de l’Irak. L’après-midi qui suivit, le phénomène démarra. C’était, au téléphone, Laval, Toulouse, Grenoble ou bien Rennes. Lille. Mulhouse. Toujours la même question : Qu’est-ce que c’est que ce livre ? Je surpris Théo, douze ans, en train de faire l’article : Eh bien, cela traite de quatre plages, à différentes époques de la vie. J’appris une leçon que je débite à présent par cœur : nous faisons 30 % de remise à messieurs les libraires, à partir du deuxième exemplaire commandé, les frais de port sont gratuits. Voilà qui répondait à la question.
Dès lors, la machine s’emballa. La télévision en parla. Il y eut des retirages.
Cela n’a pas faibli, à l’heure où j’écris ces lignes. D’évidence, il s’agit du livre dont on parle. Moi, je guette le soir, qui est si long en été. L’heure, cette fois, qu’elle se déshabille. Les yeux bleu lagon où joue une finesse grise, une élégante désinvolture d’avoir tant lu, un temps de novembre serait-ce dans les canicules -oh, jeunes filles, lisez, lisez, si vous saviez quelle eau de jouvence… Je vois ses beaux bras pleins d’avoir porté les caisses, je demande, Ce n’est pas trop dur ? Je savoure, elle répond en fermant à demi les paupières.

- Et l’auteur ? je demande encore, j’en ai tellement vu péter les plombs, se prendre pour Dieu.

- S’en fout. Il écrit.
Elle avait raison : c’est un vrai.
Éric Holder

Femme de ma vie est éditeur Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
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